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  Vahan Tekeyan (1878-1945)

  Vahan Tekeyan (1878-1945)

Né à Constantinople, Vahan Tékeyan étudie dans les collèges arméniens de la ville. En 1896, il se rend pour la première fois en Europe. Etant hors du pays en 1915, il échappera par chance au génocide. Il participera aux négociations du Traité de Sèvres de 1920. Il ira s’établir par la suite en Egypte jusqu’à sa mort. Vahan Tékeyan est un des poètes les plus accomplis dans la langue arménienne. Il explore l’impact psychologique et affectif du Génocide arménien. Il fut profondément troublé par le destin de ses compagnons écrivains et de son peuple. Sa foi en Dieu fut très secouée mais non brisée. Beaucoup de ses poèmes prient Dieu d’expliquer pourquoi les Arméniens furent les victimes de cette tragédie. Proche de la sensibilité de Verlaine, il sera aussi son traducteur en arménien. Confroté à l’homophobie arménienne de l’époque, il sera roué de coups et perdra ainsi un oeil. Vahan Tékeyan écrira par la suite un poème « Mon unique » qui est un chef d’oeuvre et qui est voué au seul oeil qui lui reste. Signalons que son poème le plus connu est « L’Eglise arménienne »
.

Le Jugement
Mon Unique
L'Äme Arménienne
Avé
Eclipse
Le Plaisir
Oui une femme
Le Traingle
"L'Eglise Arménienne"

 

Le Jugement

Que me reste-t-il de la vie ? Que me reste-t-il ?
Que cela est étrange, il ne me reste que ce que j’ai donné aux autres,
Une douce pensée cachée, des bénédictions muettes,
Parfois mon coeur tout entier, parfois des larmes.

Et mon âme s’emplit de tout cela
Tendrement, éternellement.
Et ce que l’amour m’a ravi, Dieu ne l’a point rejeté
Pour me le rendre plus tard et embellir ma vie.

A présent, ô maître, malgré mes souffrances
Et malgré cette source desséchée du bonheur,
Je m’enivre de ce vieux vin parfumé.

Et je ne dis plus « Que me reste-t-il ? » :
Que restera-til des roseaux fragiles et des grands chênes
Sinon l’immense consolation d’avoir bu du soleil ?

Traduit par l'auteur publiée dans "Poésie arménienne.
Anthologie" sous la direction de Rouben Mélik. Paris 1973.


Mon unique !

Mon unique ! à présent, triste, tu me regardes
Dans le puits du miroir
Comme toi, avec toi, aussi je te regarde,
Longuement, gravement.

Qui plaint l’autre le plus ? Est-ce toi ? Est-ce moi ?
Quand nous nous regardons ?
Vieil ami de lumière, un frère est près de toi,
Un mort que nous pleurons.

Au moment de sa mort, je le vis dans mon rêve,
Je tirais dans l’obscurité
Pour le transport du bois une immense charette,
Une ombre noire à mon côté.

Je lui disais souvent avec inquiétude :
«Ami, je ne vois pas.
Toi, vois-tu ? … » et bien que nous marchions côte à côte
Il ne répondait pas.

Alors je ne savais qu’il était déjà mort,
Il ne s’éveilla plus.
Il ne parla jamais ; et tu le vis encore,
Lui ne te voyait plus.

Dans le puits du mirroir lorsque tu me regardes
Et que moi je vois en lui,
Je crois voir une tête de saint, hagarde,
Noyée dans l’infini.

Mon unique ! … ô pour toi tremble tremble mon coeur
Quand par toi je te vois ;
Et maintenant que je t’implore avec tes pleurs,
Ne m’abandonne pas ..

Traduction : Lionnel Ray


L’Âme arménienne

Il s'en va, il s'en va... comme un homme ivre
Ou comme un malade, qu'on a souvent trompé et tourmenté
Mais qui, tout en chancelant et gémissant,
S'avance le long du chemin épuisant...

Il s'avance vers son étape lointaine,
Dont la perspective s'est transformée en lui en force vive,
Il marche sans arrêt en rêvant, jusqu'à ce que
II dégringole, tout d'un coup, de nouveau dans une fosse...

Parfois un reste de la vaillance de ses ancêtres
Le dresse contre son destin,
Et avant de replacer son épee brisée dans le fourreau,
Il se porte quelques coups dans les ténebres ...

Mais toujours, sans cesse, chancelant et gémissant,
Comme un homme qui a été souvent trompé, qui a trop souffert,
Il s'avance, grisé par sa grande douleur,
Jusqu'à ce qu'un beau, jour il puisse sortir des ténébres ...


AVE

Salut à toutes celles qui, malgré les cendres,
N’ont rien su de l'encens qu'un jour, pour elles, j'ai
Brulé sur des autels en mon âme érigés ;
Salut à toutes celles qui, sans rien comprendre

A mes pas qui fuyaient, au feu de mes prunelles,
M’ont vu, furtivement trainer sur leur chemin
Un amour sans éclat, silencieux et vain,
Et l'énigme d'une âme aux effusions rebelle...

Je salue à présent toutes ces douces fées,
Je les salue avec ces pauvres mots tremblants,
Je les salue en la beauté de mes années.

Et je ne veux plus rien d'elles, rien à présent,
Car j'ai reçu tout ce qu'elles m'auraient donné,
Car mon désert, de fleurs est déjà tout orné !

Traduit par S. Sahakian
publié dans ANDASTAN N° 11 p 46, Paris 1960.


ECLIPSE

Je m'en rends compte; maintenant le fouet glisse de ma main et tombe,
Tandis que jadis je le brandissais et le faisais claquer dans l'espace, qu'il sillonnait
Et où allaient se perdre les hommes et toutes les choses,
Qui opprimaient mon âme par leur méchanceté et leur laideur...

Actuellement je les supporte, tandis que, dans le passé,
Dans mon âme se dressaient à l'improviste des barricades,
D'où tantôt crépitait le fusil de ma colère, tantôt s'élançait le dard de mon ironie,
Et tout mon être se jetait au milieu de la bataille...

Maintenant, même le souvenir du palais de l'Idéal s'efface,
De ce palais à l'imposante splendeur.situé quelque part, au loin,
Et je me contente, traînant ma vie, de ces humbles huttes...

Seigneur! fais revivre le jour, où plein de vivacité et d'entrain,
Je me battrai sans pousser de cris, pour un trésor précieux,
Avec une fureur folle, et un aveuglement bien justifiable...

Traduction Dr B. Missakian

 

LE PLAISIR

Je me suis rendu compte, hélas! un peu trop tard,
     et je commence à peine à croire
Que c'est uniquement le plaisir, et le plaisir profondément senti,
Qui, telle une âme charitable, nous soulage des amertumes
     de la vie,
A condition qu'on s'abandonne dans ses bras, sans regrets
     et sans retenue.

Et c'est maintenant que je commence à comprendre,
     que l'homme peut
Goûter avec l'homme le plaisir qu'il cherche, tantôt
     publiquement tantôt en cachette,
En se plongeant avec ses semblables aux fonds des abîmes
     ou dans les cieux,
Et en se sentant ainsi, pour un instant, content et rassuré...

Je me suis aperçu aussi, quoiqu'un peu tard, que j'aurais pu
     presque toujours
Trouver le plaisir avec une extrême facilité - si je l'avais cherché
Uniquement là où le plus souvent je n'ai recontré que le chagrin...

Malgré tout, il est encore temps de le chercher, et je puis
Cueillir des petits murons délicieux dans les ronces,
Mais à condition que mon coeur en révolte ne gémisse pas
     en se retirant dans un coin...

Traduction : Dr B. Missakian

 

OUI, UNE FEMME

Oui, une femme, et rien qu'une femme
Peut me comprendre et compatir
Lorsque je lui aurais tout dit, tout confessé,
Et lorsqu'elle palpera mon âme de ses doigts…

Bien que je me sois éloigné d'elle
Comme je lui ressemble un petit peu,
Rien qu'en me trouvant si malade, si fatigué,
Et tombé si assoiffé auprès de la fontaine

Jamais elle ne dira - Comment ?
Ou - Pourquoi donc ? ou - Tu as mal fait -
Mais elle sangletera de tristesse… et regardera
Dans mes yeux comme on regarde sur la plaie
D'un frère blessé, d'un frère qui a trop souffert
Et elle n'aura plus qu'un seul but : me guérir…

Traduction : Dr B. Missakian

 

LE TRIANGLE

Parfois c'est l'Homme qui m'attire comme un aimant,
D'autres fois c'est la nature et quelquefois seulement Dieu…
Dégoûté de l'un, fatigué de l'autre, repoussé du troisième
Hélàs ! je ne fais que courir dans ce Triangle…

Mais c'est surtout auprès de l'angle Homme que je m'attarde le plus volontiers ;
Ou plutôt j'y pénètre, je m'adapte à ses dimensions,
Et il me semble qu'il est le point de départ et de convergence
Des lignes droites infinies qui composent les autres angles…

Des lignes droites qui s'éloignent de moi et vont loin, bien loin,
Ou me parviennent de loin, de loin, de bien loin :
Elles représentent tantôt mes pensées, tantôt des rayons stellaires…

Ce sont uniquement deux lignes droites qui déterminent
L'étendue entière du Triangle… mais il reste à savoir toujours
Quel est l'angle qui a conditionné le degré exact des deux autres ?…

Traduction : Dr B. Missakian

 

"L'EGLISE ARMENIENNE"

L'Eglise arménienne est le pays natal de mon âme,
Telle une vaste caverne simple et profonde, sombre et éclairée,
Avec son vestibule accueillant, son sanctuaire large et lointain
Et son autel silencieux, elle ressemble à un vaisseau flottant...

J'aperçois l'Eglise arméninnne les yeux fermés,
Je la respire, je l'entends à travers son enfant Jésus,
A travers l'encens qui se dégage à flots de l'autel,
A travers les prières touchantes qui secouent ses murs...

L'Eglise arménienne est l'importante forteresse de la foi
De mes ancêtres, ils l'ont fait sortir de la terre pierre par pierre
Et l'ont fait descendre du ciel rosée par rosée, nuage par nuage,
Et ils se sont ensevelis docilement dans son sein avec sérénité...

L'Eglise arménienne est un grand rideau brodé,
Derrière lequel notre Seigneur descend dans le calice,
Devant lequel s'incline tout mon peuple
Pour communier par le pain et le vin vivifiant du passé.

L'Eglise arménienne est un port calme
Situé devant la mer houleuse ; pendant la nuit glacée elle est de feu et de flamme ;
Et durant la journée brûlante, c'est une forêt ombragée
Où fleurissent les lis près de la rivière des Cantiques...

Au dessous de chacune des pierres de l'Eglise arménienne
Se trouve un chemin secret montant vers le ciel...
L'Eglise arménienne est l'armure éclatante de l'âme et du corps arméniens
Tandis que ses croix sont des baïonnettes,

Ses cloches sont des salves et son chant est toujours un hymne de victoire...

Traduction : Dr B. Missakian




Pour en savoir Plus
- 27 poèmes en arménien après téléchargement :
http://members.nbci.com/_XMCM/russiaarmenia/english/poetry/vahant.htm
- Trois poèmes en anglais :
http://gladiola.umfacad.maine.edu/~women/armopoetry.htm
(We Shall Say to God . Diaspora . To the Armenian Nation) .
- Trois autres poèmes en anglais :
http://members.aol.com/pnininp/lists/tekeyan.html
(I Loved . To My Child . It's Raining My Son) .

 

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