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Les khatchk'ars : Ce sont des monuments typiques de l'art Arménien. Leur pricipal décort consiste en une grande croix
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est un trouvère du XIVème siècle qui n'est connu que par une seule oeuvre : Louange du brave Liparid
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  Daniel Varoujan (1884-1915)

  Daniel Varoujan (1884-1915)

De son vrai nom de famille, Tcheboukkiarian, Daniel Varoujan est né au village de Perkenig près de Sébaste. Fuyant les massacres hamidiens, sa famille va s’installer à Istanbul où il devient l’élève des frères Mekhitaristes. Ces derniers l’envoient au Collège Moorad-Rafaélian de Venise et de là en 1905, à l’Université de Gand en Belgique où il suit des cours de littérature. En 1909 , il retourne à son village comme instituteur où il enseigne 3 ans. Après son mariage en 1912, il devient le directeur de l’Ecole Saint Grégoire l’Illuminateur d’Istanbul. En 1914, il fondera avec d’autres écrivains arméniens un cercle littéraire voulant se réclamer de l’ére préchrétienne et païenne.
Poète de génie, Daniel Varoujan demeure le symbole de cette époque. Il sait couler la violence de sa passion dans une langue raffinée. Poète d'Éros, son poème présenté ci-dessous "Chant Païen" est d'une réalisation érotique et sensuelle digne des Mille et Une Nuits. Varoujan est aussi le chantre du peuple, dont il veut que la douleur soit sans désespoir. Les Frissons, Le Cœur de la race et la Chanson du pain sont ses chefs-d'œuvre.
"Varoujan mourut attaché à un arbre, mutilé de part en part, et ses restes furent jetés aux chiens errants. Depuis Euripide, jamais à notre connaissance, poète n'avait connu une fin aussi effrayante, sinon celui dont la religion de son peuple se réclamait. Il est difficile de ne pas y penser. Le poète avait trente et un ans." (Luc-André Marcel).

Autres photos :
D. Varoujan en famille (1902)
D. Varoujan collègien (1905)
D. Varoujan adulte

Quatres poèmes : Voici le livre - Chant Païen - Vahakn - Les Plaintes - L'invitation aux champs

 

Voici le livre


Voici le livre que j’ai promis …
Si tu trouves là le rêve sans fond de la vie séculaire,
et des prêtresses des Bacchus à la figure de rose
dansant sur les collines sous la lune,

Et des Dieux qui veulent le coeur d’Homère encore saignant
comme une Messaline aux yeux de feu,
au lieu d’un linceul jette une tunique de pourpre
sur les corps des chevaliers morts d’amour.

Si tu trouves là des nuits de Pompeï,
la grenade des éruptions mûrie sur la Crête
et ce siècle blessé comme Jésus,
pris de l’enfantement d’une aurore nouvelle,

Si tu trouves des coeurs éteints comme des lampes,
le combat du fer et de l’homme,
et, dévoilé, le crime abject né de la boue
tout envieux du sang des roses pures,

Sache bien, mon ami, que mon chant a conté
les douleurs du plaisir et les plaisirs de la douleur
le calice du coeur lorsqu’il s’emplit de vin
voit celui-ci muer en sang de Dieu.

Pense que nul, jamais, ne put tenir du poing
cette bride de mon Pégase dont le regard porte un double soleil,
- et que le croassement funèbre des corbeaux
ne put trancher son élan sans limite.

Pense que toujours le critique est borgne
et que le moraliste sage est un oenuque.
le coeur lourd d’une vie, à l’exacte balance
qui le pourra peser, face à tout l’Univers?

Seul pourra savourer les aliments divins du Songe,
celui qui s’enivra d’encens, de puanteurs.
Celui-là seul est homme que tout pétrit de grâce et d’abjection,
celui-là seul, sacré de larmes.

Traduction Luc André Marcel & G. Poladian (Marseille 1969)
Imprimé à Beyrouth Imprimerie Hamaskaïne (pp101-102)

 

Chant Païen

Dans le palais de marbre du rêve fascinant,
Où brûlent des candélabres sertis d’étoiles, qui déversent une pluie de lumière,
Je suis, cette nuit, un Monarque vivant dans les fastes de l’Orient,
Je possède un trône, des trésors et des femmes blanches à la chevelure abondante.
Allongé sur mon divan, couvert de peaux de léopards,
Ma tête appuyée sur mon poignet, et grisé de volupté,
Je contemple une Circassienne au beau corps vigoureux
Qui se trémousse en dansant devant moi, sur le tapis garni de perles.
De son corps et de sa chevelure parfumé, se dégage flots par flots,
Une mer de volupté, où je nage avec joie.
Je porte mes superbes tuniques éclatantes de blancheur,
Tissés avec les larmes, aux éclats de rubis, de milliers d’étoiles,
J’ai roulé autour de ma tête mon diadême à la blancheur de neige
Aussi lourd que ma gloire, aussi plissé que les recoins de mon génie.
Et de ma main , chargée de bagues serties de diamants,
J’égrène mon chapelet d’ambre scintantillant.
Mes sandales brodées d’or, ainsi que mon mouchoir de soie,
Sont tombés à l’anbandon sur le tapis couleur de safran.
Et l’on a posé auprès de moi la grosse coupe
Remplie de vin rutilant et mousseux,
Qui pétille devant mes yeux comme du sang frais.
Mes yeux avides de couleurs et de beautés charnelles,
Sont en extase, comme les prunelles d’un prophète récitant sa prière,
Et se trouvent profondément plongés dans le tourbillon soulevé
Par cette Circassienne, aux yeux foncés et au corps ambré,
Qui devant moi danse, danse sans cesse…

Le rythme de ses mouvements se ralentit parfois ; alors son corps
Ressemble à un roseau agité qui fait pleuvoir des arômes, des écumes et des mélodies ;
D’autres fois, elle imprime un élan si puissant à ses pieds,
Qu’elle se transforme en une flamme flottante attisée par le vent.
Oh ! elle est la magicienne accomplie des formes et des replis de la chair,
Elle possède le secret de faire couler abondamment à travers ses regards et son corps,
Tous les charmes et les délices voluptueuses de la femme
Qui écument devant mes yeux, tels les flots fougueux des mers,
Et elle danse, elle danse, elle danse en tourbillonnant …
Sur son front perlent des gouttes de sueur,
Et sa belle stature de fée, cachée sous sa chevelure,
Présente les attraits troublants du saule pleureur qui se réfléchit à la surface du lac.
En se courbant tantôt en arrière tantôt en avant,
De roseau flexible elle se mue en peuplier farouche,
Et parfois d’un bond animé de secousses, elle semble briser soudainément son tronc superbe,
Comme du cristal, en éclats de poussière ;
Puis, par un rajustement, à peine esquissé de ce corps en pièces,
Elle crée, dans un mouvement improvisé, une nouvelle figure pleine d’harmonie.
Les chaussons couverts de perles, qui moulent ses pieds,
Touchent à peine, semble-t-il, les dessins du tapis ;
Et la nature perticuière de l’élan de son corps qui tournoie, fait naître un vent si puissant,
Que parfois il éteint, parfois il attise
Les éclats bleutés de ses boucles d’oreilles,
Et les rayonnements joyeux de ses colliers ...

Elle danse, danse, furieusement danse,
Sans cesse soumise à ma volonté libertine, qui la guide ;
Elle jette impétueusement son voile fin par dessus sa tête,
Et expose la nudité de ses seins et son cou de cygne,
Ainsi que son ventre béni, que marque le nombril sombre.
Ses cuisses potelées surgissent ainsi que les autres parties secrètes de son corps.
Enfin, tous les mystères ineffables de la chair et des formes
Qu’en un effort suprême l’esprit du Créateur a pu engendrer.
Lorsqu’elle aperçoit, de ses propres yeux, sa nudité cristalline,
Elle rougit d’avoir abusivement déployé tous ses charmes,
Alors elle imprime une secousse à sa chevelure orageuse,
Le vent soulevé se précipite pour éteindre les lumières tremblotantes,
Aux éclats diamantins, de ce palais de marbre,
Ainsi que celles des flambeaux de résine du plafonnier.
O nudité sublime ! nymphe pudibonde,
Perdue comme un mystère au sein de l’obscurité …

Alors, je sursaute brûlé de désir,
En laissant tombé sous mes pieds, mon diadème aux éclats de neige.
Tâtonnant dans l’obscurité, je découvre la Circassienne,
Guidé par le souffle palpitant et sublime de sa poitrine.
Puis, saisissant son poignet couvert de sueur,
Je l’étends sur mon divan garni de peaux de léopard.
O ce corps aimanté et tendre, pétri de lumière,
Qui écume comme du lait et du sang dans mes bras !
O cette chevelure houleuse, au sein de laquelle je nage,
En courant sans cesse le danger de me noyer dans sa masse !
O cette chaleur ardente, qui se dégage de ses bras nacrés et voluptueux,
Avec lesquels elle enlace puissamment mon cou comme un serpent !
Enfin, nos corps se confondent dans l’élan d’un baiser ardent …
Lorsque j’aurai eu ses lèvres vermeilles dans ma bouche,
Lorsque j’aurai vidé lentement, pendant des heures, le contenu de ses veines,
Oh ! c’est alors seulement qu’il me semblera avoir goûté entièrement
Aux délices de l’ère païenne,
Aux piments des Indes et à tous les encens de l’Arabie.

Traduction Dr B. Missakian

 

Vahakn

Dieu des Ancêtres, me voici.
Je m'approche de ton temple
et, le tirant par son licou,
je t'apporte un taureau(1) des vallées du Taron.
Regarde mon offrande bien charnue!
Dans son éclanche couleur de lait
fermente la vie de la terre.

Son cou ignore la mangeoire.
Il s’est nourri dans les prés libres,
et ses dents n'ont été lavées
que par l'eau heureuse des Monts.
Quand il souffle, le Vigoureux.
son muffle devant toi
fait voler la terre et le sable.
Toute l'odeur verte des champs.
embaume fraîche à ses naseaux.

Regarde mon offrande
en sa Noblesse et sa Beauté!
Sur sa tête, ses cornes blondes
s'enroulent en couronne de gloire.
Dans son oeil terrible s'enflamment
les fragrances de la Vigueur.
De sa queue poilue il f ouaille
ses flancs et les garde intacts
de la Mouche envahissante.

Vahakn, Ô Toi, Père des Dieux
de la Force ! Ô Toi
dans la sentence de Tigrane
soleil incarné,
brûle mon âme et d’un rayon
sacre mes lèvres,
car voici que je baise
ton autel vénéré,
et qu'empoignant l’énorme masse
d'un bras pieux d'immolateur
je la lève haut et l'abats
sur le front de mon taureau,
et te fais libation du sang
qui jaillit jusqu’à tes genoux.
Il fume déjà, il crépite
le beau feu sacré, devant Toi.
Pêttille et tournoie la flamme
autour des branches d'olivier,
et, tout excité de la gemme
que distillent les génêvriers,
voici que son chant clair célèbre
la mutation des Formes en Esprit.

Prends cela! Voici les flancs
ensanglantés de mon offrande.
Le muffle lourd. Les cuisses grasses.
Le cerveau, maison des Instincts,
qui inspira la folie de ses cornes.
Son coeur chaud qui frémit encore.
Son fiel, que je dépose sur sa jambe,
pour qu'il en brûle encor, le Coléreux!

Prends! Cette flamme, qui lance haut
sa couronne de fumée,
monte vers Toi, vivace et claire,
et transporte le taureau,
morceau par morceau,
pour embaumer ta demeure céleste.
Ô Toi, le Tout-Puissant,
agrée ces libations
que je verse sur le feu
avec une amphore très pure.
Voici le vin:
dilate to narine et hume
son doux parfum!
Tout envahi d'ivresse et de gaieté,
réconcilie-toi aujourd'hui
avec ton peuple renégat!

Voici l'huile sacrée.
Je la verse devant Toi,
limpide, douce, en abondance,
comme l'arbre la versa
de la blessure de son coeur,
dans mes coupelles
sept fois lavées.
Accepte-la, comme le sang
d'un jouvenceau candide,
et la précieuse sueur
des femmes en couches!

Te réjouis-tu, Ô Sublime?
Je t'ai fait don de tout ce que j'avais
dans ma chaumière et dans mon âme.
Je t'ai donné tout ce que l'ennemi
avait oublié aujourd'hui
parmi les ruines de ton temple.

Comme le dernier rejeton
de la race des Anciens,
plein de ferveur, je m'agenouille
sur la pierre de ta maison.
Mes lèvres caressent la terre
où le moindre fil de tes Souffles
étire les racines des pins.
Et, tendant vers Toi
mes bras dénudés,
les coudes encore ruisselants
du sang de mon Taureau,
Ô Toi, Vahakn, Dieu des Ancêtres,
Moi, je t'invoque et Te supplie.

Pour la Force, pour le Culte
de ton bras
qui déchira un jour la gueule des Dragons
et les étendis dans le ciel
comme des semences solaires,
- Ô Substances des voies lactées! -

Pour la Force moteur et envol
de l'éternelle création,
sous l'étreinte de qui naissent des mondes
la part des fleurs, la part des flammes,
pour qui, en chaque atome,
en chaque Intelligence et Volonté
se perpétue le Principe de vie,
sous le doigt énorme de qui
se fendent les graines
et monte, chantante,
la sève drue au front des chênes;
pour cette Force emplissant les mamelles,
qui nous berce en nos berceaux,
qui nous conduit après la mort
jusqu'aux astres et l'origine
d'une nouvelle ardeur de vie
et qui soulève tout un peuple
comme une cohorte de lions;

Pour cette Force qui allie
le feu de ton bras à nos bras
et, comme un condor éclatant
résumant ses vols de lumière,
vient couver Héros et Génies
dans la poitrine de nos Mères,
pour cette Force Sainte que je dis
dont tu es la source
d'abondance spirituelle,
tendant vers Toi mes bras rouges de sang,
Vahakn,
Moi, je T'invoque et Te supplie.

Traduction Luc-André MARCEL

 

Les Plaintes

A Yéghia Démirdjibachian

« Mon âme est triste jusqu’à la mort… »
Jéus-Christ

Ce soir, ô cher Yêghia, les yeux remplis de larmes,
je frappe aux portes étoilées de ton Nirvana.
Tu connus le même mal et tu peux le comprendre.
Seul un génie par sa pitié peut un instant
consoler ma tristesse, aspirant à la mort;
ma tristesse! … raillée par la foule.
Je ne désire point, digne de ton amour,
renouveler mon cœur à tes feux immortels:
ma vie est comme la fumée silencieuse
et la mort me rend au néant.
Lorsque le Créateur distribua ses dons,
au talent il donna les astres
mais au génie le dur soleil.
Quand je voulus orner mon front ambitieux
d'un bandeau d'étoiles filantes,
un moment il brilla, puis fondit dans la nuit...
Mais aujourd'hui je m'obstine à penser
qu'au dessus de la cendre et des cordes brisées,
l'invincible douleur me reste...

Vois, je viens du printemps, de la terre des roses.
Un jour. Mai sur mon seuil fleurit en sa vigueur.
Au bord de mon bassin, les candides colombes
roucoulaient tendrement, se frottant de leur bec.
Mais une indicible douleur me fermait
à cet élan des sèves printanières.
J'étais comme reclus au profond d'un tombeau;
et des roses de mai ne me resta au front
qu'un entrelac d'épines sèches
poignant leur feu jusqu'au cerveau.
Toi qui, saisi un jour du mal de ton génie,
dans la mer de Moda déployant ses parfums ,
voulus mourir sous les longs coraux de lumière,
as-tu su voir, souriant alentour
l'éclatante et riche Nature?
Les acacias neigeaient en fleurs blanches
sur les sombres gouffres penchés.
Tu n'entendis pas l'hirondelle frôler
d'une aile aiguë la vague
et dont le cri perçant tendrement t'appelait
depuis l'abîme fascinant jusqu'à la fête
divine se déroulant sous le soleil.
Cela ne valait-il de vivre?
Qu'il était bon de regarder les étoiles
et de songer à Dieu!
Qu'il était doux d'abandonner son cœur
à la lyre, pour en léguer ensuite
aux temps futurs
quelques simples frémissements!
Ainsi donc, ô Yéghia,
qui mieux que toi peut deviner
la terreur d'un printemps à passer dans les larmes,
et ce qu’est de toucher du front les lauriers purs,
aux roses se mêler, pour n'avoir à la fin
que la brûlure de l'ortie...

Comme toi, je me suis assis au bord des mers,
Et j’ai connu des lacs aux soirées lourdes
où je laissais errer ma barque,
mais je ne pus goûter à la sérénité
que je n'ai dû sonder le gouffre...
Combien j'ai souhaité la tombe immédiate
et que, rompu d'orages, mon esquif
me renversât dans la nuit inconnue...
Mais cela, malgré tout, valait la peine de vivre...
Et je m'essayais à l'amour
pour connaître ce cœur qui bat,
étreignant une autre poitrine.

Ne fis-tu pas ainsi, ô cher Yéghia,
quand sur ta peau de lion venait s'étendre
Serpouhi la belle, reposant son front sur tes genoux,
et qu'elle écoutait, angélique,
croître tes chants tumultueux?

Quand sur le Rîg-Véda, tes yeux ronds de hibou
se posaient, ne trouvais-tu sa petite tête
plus délicieuse en sa grâce que la fleur
du grand lotus sur le sein de Maya?
Et lorsqu'on cascade roulaient ses cheveux
sur le livre, ne t'évoquaient-ils pas
la noire flottaison en Inde, des forêts?...
Puis vint l'heure pourtant, où, lasse d'admirer,
l'ennui lui vint de suivre ton esprit;
elle ne voulut plus d'un soleil trop sublime...
Qui vit jamais la tendre tourterelle
l'œuf de l'aigle couver,
le rouler sous son aile et lui donner la vie?
Quel cœur de femme n’a jamais apaisé
un génie ?
l'amour et le génie étant les deux moteurs du monde
sont des tyrans en guerre, ennemis du bonheur.
L'un est le feu du cœur et l'autre de l'esprit.
L'un crée les astres, et l'autre les allume.
Ces champions opposés sauvegardent la Terre
et mélangeant leur sang ils enfantent les purs.

Comment te conter, ô Poète,
la tragédie de mon amour?
S'en souvenir encore est comme une agonie.
Comment dire l'adoration
que j'eus pour la plus divine des femmes?
Sur le torrent de ses cheveux, lyre admirable,
mes doigts au jeu d'amour fondaient comme la cire.
Toute une année plongé au profond de ses yeux,
ivre, j'ai étalé mes vols ruisselants de semences
et comme à l'infini, autant qu'homme le peut...
Toute une année dans ma cellule de travail
elle s'en vint toucher les cordes de ma lyre,
sa tête reposant sur ma poitrine,
au fond du cœur elle cherchait
les grands mystères de mes chants.
Et c'est alors qu'aux fentes de ma porte
sourirent, séculaires, les printemps;
les vives roses du passé, et les colombes
sacrées des vieux temples revinrent plus douces
aux poutres noircies de mon toit,
- et que fut tiède cette odeur de leur nid blanc... -

Dès la première marche, un bruissement de robe
m'étourdissait de sang.
Un instant je sentis la visite d'un ange
m'annonçant dès le seuil que j'étais bienheureux...
Mais notre passion promit en vain d'être immortelle.
Le papillon mourut d'un abus de caresses.
J'ai vainement bercé mon front sur son beau sein,
je sentais sous le cœur comme un arrêt de vivre.
J'ai vainement offert le cou à ses bras purs
et de l'amour j'ai même adoré la traîtrise.
0 coupe de nectar prise à ses douces mains,
me gardais-tu le nœud cruel de la vipère
et ce venin de mort qui lui coule des dents?
La belle refusait, me mentant d’un baiser.
Ce cœur ouvert un jour, se fermait d'autre clé.
Tandis que reposait son front sur mes genoux,
ses yeux d'un inconnu réveillaient les images...

Puis, un jour, ô moment d'une affreuse agonie,
alors qu'à son nombril éclatant de belle ombre,
comme prostré, je pleurais bas mon doute et mon désir,
je vis son ventre frissonner comme d'un rire.
Sa bouche sur ma bouche embrassait l'autre bouche,
et son cœur sur mon cœur battait pour l'autre cœur;
et lorsque entre mes bras elle vint se blottir,
tout son corps respirait l'odeur de l'autre couche.

Dans le désert de l'âme un cri se fige et brûle,
dont ce poème, Yéghia, est l'immortel écho...
Et la femme à jamais s'enfuit,
et j'écoutais son pas décroître dans la rue
qui se moquait de ma douleur.
Et je courus dehors, haïssant ma cellule,
le cœur comme hideux.
Avril poussait ses fleurs jusqu'au dessus du seuil.
La large promenade, entourée de beaux pins,
conduisait jusqu'au cimetière
et l'air était mêlé de parfums résineux...
Or, de ces ruines de ma vie vint une voix
disant : « Va-t-en errer parmi les eaux pourries,
Qu'importe Avril à qui n'a pas
le cœur léger de l'hirondelle?
Et qu'importe la rose
à qui n'y voit qu'un cœur supplicié?
Va! Et ne doute point de trouver quelque tombe
déjà creusée et propice à ton corps.
La femme y volera pour t'y couvrir de terre.
Nous vivons pour la mort; mais seul est bienheureux
tel qui lui offrira le moindre des gibiers. »

Attentif à la voix, je courus vers les tombes,
mais nulle ne s'ouvrit pour prendre mon front las.
Trop de corps de martyrs les emplissaient déjà.
Fut-ce une lâcheté?... Je n'avais voulu vivre
que pour emplir de joie un égoïste cœur
- pourtant déjà fêlé du feu de trop de larmes.
La fortune, peut-être, à d'autres me vouait.
Il se pourrait que ma vie fût changée.
Je voyais de ma croix, l'Homme crucifié.
Tu fis ainsi toi-même, ô visionnaire torturé,
quand, debout comme la victime,
entre les quatre murs de ton mechjit,
ruissela de tes doigts qui touchaient jusqu'aux astres
cette musique de ton cœur, - ah! que dis-je? -
l’océan de ton cœur, sur tous les fronts des frères enchaînes
afin que soit léguée aux lointains avenirs
ta lyre sillonnée de douloureux murmures
comme un orage convulsé...
Avant, ton désespoir consacrait ton génie.
Il console à présent de sa tendre harmonie
tous ceux que vivre désespère.
S'en apaisent d'aucuns... D'autres vont l'imitant;
mais qui jumellerait son chant avec le tien
s'il ne se sent le cœur être l'axe du monde
et ne touche d'un front sanglant au nirvana?
Il me fallait un sacrifice pur.
Et je connus des douleurs et des plaies
bien plus profondes que les miennes.

Tout un peuple innocent était assassiné,
qui n'avait d'autre soin, maniant ses outils,
que de tirer d'un Temps d'argile un Temps de marbre.
L éclair fortifia ma nature déçue.
Le vide de mon cœur se remplit de puissance.
Enseigné des douleurs je confortais autrui.
Je sentis tout un peuple en ma poitrine battre.
Un Dieu en mon chaos venait prendre sa vie.
De mon foyer, lavé des amours égoïstes,
se souleva l'écume d'or d'un Idéal.

Je vécus désormais, là, où dans les masures
l'homme vit, redoutant le soleil de demain
qui glacera ses yeux tout creusés de famine.
Je me trouvais où des ouvriers percent la mine,
sapent le cœur de l'or, et, frappés de malheur,
n'y trouvent que leur tombe et n'auront pour suaire
que leur chemise misérable et leur sueur.
Je me trouvais où tous les bâtards de la chance,
pour le droit juste et sacré de la vie
brûlèrent de courroux le front haut des cités.
Leur marche, dans les rues, fut celle des tempêtes;
et comme la foudre, à sa pointe, ma parole
tonna...

Poussant le flot, le retenant,
le consolant ou l'exhortant,
elle tira le feu des matrices des Foules.
O mes battements fiers dans ces cœurs par millions!
O fulgurant, mon bras, crevant l'orage de rayons
sur ces têtes, vague par vague!
O ma sauvage course à cheval sur le peuple!
- Il n'est pas de coursier au sang plus échauffé. -
Tenant mes yeux d'où sourdaient des lumières
rivé sur mon but le plus haut,
je fis rouler l'orage sur les trônes.
Parfois mes éperons blessaient ces flancs fiévreux
parfois mes doigts caressaient sa crinière,
Trois ans dompté sous ma lanière
il piétina la tyrannie des vieilles lois.
Trois ans il enfonça ses sabots dans les crânes;
sentit son flanc brûler d'une braise de sang.

Un jour, il se cabra, mordit mon fouet
et dès avant qu'il pût atteindre
au diamant des Libertés
et pousser là son beau hennissement,
il me jeta à bas d'un bond de foudre
et me déchira contre un roc.
Le voici, ô Yéghia, ce sang vaincu scellant mon front,
face à ton nirvana bercé d'étoiles.
Le peuple vainement exhorté d'être libre
resta passif... Sa ténacité se défit...
Il préféra le lâche rampement,
et, pour mieux se complaire aux usages serviles,
il se vêtit de la peau du serpent
et se réfugia dans le trou de la taupe.
- «Pourquoi tremper mes hameçons de sang,
se dit-il, et ne vaut-il pas mieux
tirer le chariot des voluptés du Maître?»
- Beau chariot! Pesant non point de marbre clair
mais des ordures de fortune! -
- «A quoi bon, se dit-il, suer sous le soleil
de la sueur d'un homme libre?
Mes fers dorés sont-ils un tel obstacle
que je ne puisse quelquefois
sur les cheveux d'une putain lever mon verre?»

Or, moi, bravant un jour ma divine fierté,
de l'ortie de l'affront fai couronné ce verre.
Mais je ne pus serrer de ma main faite aux armes
la main qui se complut aux rouilles des vieux fers.
Le courroux de la foule était bon,
mais son plaisir n'était que lâche.
Passé mes foudres, mon visage
plus jamais ne connut la douceur du sourire.
Et, un jour qu'ils tressaient des lauriers pour ma gloire,
Je m'enfuis; retrouvai ma chaumière; éteignis
jusqu'au dernier brandon d'une espérance...
Pris d'une soif de mort, ô Hindou, j’ai levé
jusqu'à ton seuil cette voix affaiblie. ;
A présent, j’ai fermé de durs verrous mes portes
pour que n'y passent plus la Nature et l'amour
et je les ai scellées de ma désespérance.

Le triste lierre encombre mes fenêtres.
Nulle hirondelle au nid ancien ne chante plus.
La lune, sur le toit, .meurt avant de m'atteindre.
L'aileron doux des vents se brise à ma persienne.
Traqué par mon passé je .pleure dans la nuit.
J'ai faim de terre, soif d'oubli,
et que je hais cet air qui ravive mes veines
et ce soleil piquant les yeux...
Et voici qu'aujourd'hui, menacé de démence,
je frappe à ta porte êtoilêe
et mords la pierre de ton seuil...

Car faut-il vivre, ô Yéghia,
quand un invincible malheur
change à vos pieds un socle d'or
en une poussière incertaine?
Faut-il encore nourrir un corps devenu vain
malgré les ruses de mon cœur,
lui, que je veux réduire à rien?
O cher Yéghia, si le bonheur peut céder ses secrets,
s'il est une huile à mes blessures,
et si le nouveau feu d'un soleil inconnu
peut vivant m'embaumer, me cicatriser tout,
dis-le moi!..
Mais comme un Dieu tu ne proposes qu'un silence...
Ton doigt brillant montre la corde bienheureuse
que ton suicide me légua.
Et je devine alors qu'en sa tension terrible
mon cœur s'unit au sphinx, ma peine à son secret,
et que par elle, seulement, je puis atteindre,
- comme la chair éparse des victimes -
jusqu'à ton nirvana et l'éternelle paix.

Traduction : Luc-André Marcel.

 

L'invitation aux champs

Des villages jusqu'aux horizons,
S'étend le domaine de notre maternité;
Le printemps vient d'arriver. Le voile léger de neige
Ne suffit plus pour couvrir notre nudité fécondée.

Revenez donc vers nous, ô laboureurs!
Les matinées sont déjà parfumées des senteurs d'Avril;
Les ruisseaux gazouillent à la fonte des glaces,
Et de notre flanc chaud a déjà germé le narcisse.

Revenez donc! vos poignées regorgeant de semences,
Nous les attendons avec le désir discret des femmes;
Le rayon du soleil s'est déjà enfoncé, dans nos coeurs.

C'est selon la sueur que vous aurez versée
Que gonfleront les épis roussâtres; combien vif sera notre plaisir,
Lorsque le soc.se mettra à broyer nos seins.

- Traduction : Dr Missakian " Au jardin des Muses de la Poésie arménienne "
- Les deux premiers vers de ce poème ont été cités par le Pape Jean-Paul II dans la première phrase de son discours de bienvenue à l'aéroport de Zvartnots près d'Erévan, le 25 Septembre 2001.


Pour en savoir plus
http://www.umd.umich.edu/dept/armenian/literatu/varoujan.html (en anglais)

 

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