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La communauté arménienne d'Ukraine et de Pologne
Les ancêtres des Arméniens de Pologne sont venus de Crimée
où ils étaient très nombreux au point que dans certaines
cartographies médiévales occidentales, la Crimée était
dénommée "L'Arménie maritime". Ils se sont installés
dans les provinces de Podolie et de Galicie dès le Xle siècle
mais surtout à 1'époque de 1'invasion mongole. Les Arméniens
ont été bien accueillis par la population locale qui était
ukrainienne et orthodoxe(1). Ces deux provinces furent annexées
plus tard par le Royaume de Pologne dans la deuxième moitié du
XIVe siècle.(2) Il est vrai que dans ce royaume à 1'époque
médiévale, les Arméniens jouissaient d'une certaine autonomie,
en particulier juridique.(3) Cependant la situation commenqa a changé
avec 1'apparition de la Contre-Reforme et à la moitié du XVIe
siecle, un jésuite polonais connu pour son fanatisme anti-protestant
attaque dans deux de ses publications 1'Eglise des Arméniens qualifiés
"d'hérétiques".(4)
Il est inexact de dire au sujet des Armeniens de Pologne, qu'ils nont
pas été persécutés. Le Royaume de Pologne au XVlle
siècle avait une politique catholique très offensive dans ses
provinces ukrainiennes surtout à 1'époque du roi Sigismond III.
Cette politique a fini par engendrer des révoltes de cosaques,(5)
dont la plus grande fut celle de Bogdan Khmielnisky en 1648 connue surtout à
travers le célèbre roman de Gogol, Tarass Boulba. LEglise
de Pologne déjà forte de son expérience de la Contre-Reforme,
convertit au catholicisme une grande proportion d'Ukrainiens dits "schismatiques"
de 1'Eglise orthodoxe
1'Eglise Uniate en fut le résultat.
De cette attitude politico-religieuse agressive, les Arméniens d'Ukraine
occidentale et leur église, furent des victimes.(6) Cette "Union"
(forcée) de 1'Eglise apostolique arménienne locale avec 1'Eglise
romaine, eut lieu en 1630. Elle nous est rapportée par les sources contemporaines
occidentales(7) et elle est aussi étudiée par les historiens
catholiques qui ont une version embellie de toute cette période historique.(8)
LEglise polonaise sut acquérir à sa hiérarchie des
prêtres arméniens par prosélytisme. Un de ces religieux
subornés fut Nicolas TOROSOVITCH, alias Torossian, qui devint ensuite
évèque des Uniates arméniens. Le rite grégorien
fut latinisé de force. En cas de résistance, les églises
arméniennes furent fermées.(9) I1 y eu des expulsions, des emprisonnements,
des persécutions. Des notables arméniens furent 1'objet de procédures
d'huissiers et judiciaires par les autorités polonaises. Il y eut des
mises en jugement et des saisies, des expulsions, etc. Il existe des publications
à ce sujet(10) avec des témoignages poignants sur les exactions
qui furent funestes à la communaute armenienne durant cette periode trouble.
Il y eut des scènes effroyables. Il était interdit au peuple armenien
d'inhumer ses morts par des prêtres non-uniates. Ainsi les familles qui
refusaient que leurs morts fussent enterrés par des prêtres catholiques,
cachaient les cadavres dans leurs caves jusqu'au passage d'un prêtre de
1'Eglise apostolique et ce, parfois, pendant plusieurs années.
Parmi les témoignages de 1'époque, il faut en citer un qui était
contemporain de ces évènements malheureux. En effet, dans le livre
l'Histoire de l'Arménie de 1'historien arménien de Perse, Arakel
TAVRIZETSI, grand érudit et élève du Catholicos Philipos,
le dernier chapitre est entièrement consacré à la résistance
des Arméniens de Pologne aux exactions du royaume. (11) Ce livre
fut imprimé du vivant même de 1'auteur à Amsterdam en 1669
par la célèbre imprimerie Sourb Etchmiadzine fondée par
Voskan YEREVENTSI.
L' assimilation forcée des Arméniens au catholicisme qui précèda
de 50 ans la Reévocation de 1'Edit de Nantes en France par Louis XIV
porta un dur coup à la communauté arménienne qui entame
ainsi un processus d'acculturation. Une des grandes figures de la résistance
arménienne en Pologne est le jeune savant et philosophe arménien
Stépanos LEHATSI, figure éclairée et dynamique qui ira
s'exiler à Etchmiadzine où il s'installera dans les années
40 du XVIIe. Il y jouera un rôle important dans 1'histoire de la culture
arménienne de 1'époque et traduira même le Coran en arménien
à partir de sa version latine.(12)
Cependant, il faut aussi signaler que cette communauté avait déjà
amorcé un déclin économique. En effet, les grands courants
commerciaux avaient changé leurs routes et s'étaient portés
vers les routes océanes, vers le Nouveau Monde ou autour de 1'Afrique.
La route Est-Ouest, celle de la soie venant de 1'Orient, qui passait au Nord
de la Caspienne puis au Nord de la Mer noire pour aboutir en Occident, avait
fait place à la voie maritime, et avait fait la prospérité
des Arméniens de cette region (Crimée, Moldavie, Ukraine occidentale)
à la fin du Moyen Age. Ainsi au XVIIe siècle, les Arméniens
ne jouaient plus autant leur rô1e traditionnel d'intermédiaire
(13). De même il faut signaler la guerre turco-polonaise de Khotin
en 1620-21 qui dévasta cette région et qui porta un premier coup
dur à la communauté arménienne au XVIIe siècle.(14)
Je ne sais pas s'il y avait 500.000 Arméniens en Pologne au XVIIIe siècle,
mais il y avait une communauté active qui gardait encore des traditions
arméniennes et qui faisait 1'objet d'études sérieuses.(15)
Certains de ces Arméniens ont même participé à la
grande révolte en 1722 de David Beg dans les montagnes d'Arménie
contre les Ottomans.(16) Les communautés arméniennes du
Royaume de Pologne seront visitées par des religieux arméniens
catholiques de la Congrégation des pères mekhitaristes de 1'Ile
de Saint-Lazare de Venise (qui était arménisante et non latinisante).
Ces pères s'employaient à faire prendre conscience de leur armenité
à ces communautés en voie d'assimilation.(17)
Au XIXe siècle, il existait des grandes familles polonaises d'origine
arménienne qui faisaient tout naturellement état de leurs racines
arméniennes. Certaines de ces familles étaient très cultivées
et leur arménité y était très vivante. II y avait
des écrivains, des universitaires, des savants, des historiens, etc.
(18) De nombreuses études sur l'histoire de cette communauté
ont été faites depuis lors. Il existe aujourd'hui une riche bibliographie
dans plusieurs langues : en arménien, en russe, en polonais, en italien,
en allemand, en anglais et en français. Actuellement, on peut encore
voir la Cathédrale de Lvov dans un style architectural arménien
très classique et des maisons bourgeoises de 1'ancien quartier arménien.
La longue histoire de 1'importante communauté armenienne dans cette
région d'Europe centrale est effectivement très intéressante
et nous touche relativement de près parce que située précisément
en Europe et dans un cadre catholique, celui du Royaume de Pologne. C'est pourquoi
Monsieur P. Dévédjian le donne en exemple mais malheureusement
en se limitant au XVIIIe siècle, il omet de parler de la situation du
siècle précédent et de ses ravages dans la communauté
arménienne. En effet cette situation rappelle en beaucoup de points la
politique anti-protestante de Louis XIV et les persécutions contre les
Huguenots qui ont sévi dans la France de cette époque.
Nil Vahakn Agopoff, chercheur au CRDA
NB : article paru dans Achkhar (Paris), le 8 Septembre 1998, p11 à
propos de linterview du député Patrick Dévédjian
questionné par Arminée Azizian et publié dans Achkhar,
N°218, 28 Mai 1998. Au cours de cet interview donnée une semaine
avant le vote à l'Assemblée nationale délibérant
sur le génocide arménien, parlant du devenir de la diaspora arménienne,
le parlementaire français d'origine arménienne évoquait
l'exemple de la Pologne. Selon Patrick Dévedjian,« vivaient au
XVIll siècle près de 500 000 Arméniens en Pologne, où
ils avaient été bien accueillis et où ils n'avaient pas
été persécutés. » Ces propos appellaient quelques
précisions historiques étayées de références
bibliographiques.
Notes :
1. Les relations historiques et l'amitié des peuples ukrainiens
et arméniens (en russe), Tchaloyan, Kiev, 1965 ;
Les relations historiques et l'amitié des peuples ukrainiens et arméniens.
III. Erévan 1971, Y. Dachkévytch (Lvov),
REVUE DES ÉTUDES ARMÉNIENNES, Paris, 1973-74, X, pp 385-392.
2. Létablissement des Arméniens en Ukraine pendant
les XI°-XVII° siècles, Y Dachkévytch (Lvov), R.E.A.,
Paris, 1968, V, pp329-367 ;
Les colonies arméniennes en Ukraine d'après les sources et
la littérature depuis le XV° jusqu'au XIX° siècle (Y
Dachkévytch, Erévan 1962), Ya. Issaevitch, R.E.A. Paris, 1964,
I, pp 461-462.
3. L'organisation juridique des Arméniens sous les monarques
polonais, G. Petrowicz (Roma), R.E.A. Paris, 1967, IV, pp 321-354 ;
The Armenian Law in the Polish Kingdom 1356-1519 M. 0lès, Y. Dachkévytch
(Lvov), R.E.A. Paris, 1973, X, pp392-399.
4. A. Lubelczyk et ses livres sur les Arméniens ukrainiens,
Y. Dachkévytch, R.E.A. Paris, 1965, II, pp 376-380 ;
5. qui nous sont rapportées par des chroniqueurs arméniens
de l'époque (Siméon Léhatsi, Oksent Kaménentsi,
Hovhannès Kamentsi).
6. Bref aperçu de l'émigration arménienne
(en arménien), A.G. Abrahamian, Erévan 1964, pp157-232;
Histoire des communautés arméniennes (en arménien),
Alboyadjian, Le Caire 1941-1961, tome 2, pp 355-390 & 567-574.
7. en particulier le manuscrit italien qui se trouve à Rome de
L.M. Pidou de Saint-Olon, orientaliste frangais, chef de la mission des Téatins
en 1679-80 à Lvov et un manuscrit anonyme polonais publié à
Varsovie en 1876 (Ed. Pawinskie).
8. Les Arméniens polonais et leur attitude envers Rome,
Dr Zdzislaw Obertynski (Varsovie),
La Pologne au VII° Congrès international des Sciences historiques,
Varsovie 1933, pp95-121 ;
LUnion degli Armeni de Polonia con la Santa Sede (1626-1686), G.
Petrowicz, Rome 1950?, Y. Dachkevytch R.E.A. Paris, 1964, 1, pp 462-466.
9. Lévèque Nicolas et l'histoire de la conversion
des Arméniens de Pologne au catholicisme, (en arménien) A.
Ayvazian, Vagharchapat, 1877.
10. Sur la question des relations arméno-ukrainiennes au XVII°,
Y. Dachkévytch, R.E.A. Paris, 1967, IV, pp 261-296.
11. Le Chapitre 28 du Livre des Histoires d'Arakel Dawrizeci et ses
sources arméniennes d'Ukraine durant les années 20-50 du XVII°
siècle, G Pingiryan, R.E.A., Paris, 1980, IX, pp 443-457.
12. Le manuscrit de cette traduction a plus de 200 feuillets et se trouve
à la Bibliothèque du Madenataran à Erévan selon
l'éminent arménologue Hakop. S. Anassian.
13. Les marchandises arméniennes en Ukraine, Pologne et Lituanie
au XVII° siècle, Y. Dachkévytch, R.E.A. Paris, 1981, XV,
pp 341-354;
Les Arméniens de Zamosc et leur rôle dans les échanges
commerciaux et culturels entre la Pologne et l'Orient. Thèse de Zakrzewska
Dubasowa 1965, Y. Dachkevytch, R.E.A. Paris, 1966, III, pp 478-488.
14. Histoire de la guerre de Khotin de Hovhannes Kamentchi par Anassian
(Erévan 1964), Y Dachkévytch R.E.A. Paris, 1965, II, pp 452-455
;
An Armeno-Kipchak Chronicle on the Polish-Turkish Wars in 1620-21 E.
Schutz (Budapest), Bibliotheca Orientalis Hungaria XI, Y Dachkevytch, R.E.A.
Paris, 1968, V, pp 455-461.
15. Les études arméniennes en Ukraine aux XIX°
et XXe siècles, Y. Dachkévytch, R.E.A. Paris, 1964, I, pp
389-411 ;
Les historiens arméniens en Ukraine au XVIII° siècle,
Y. Dachkévytch, R.E.A. Paris, 1972, IX, pp 385-424.
16. La participation des Arméniens de Pologne d l'insurrection
de David Beg, V.A. Parsamian, R.E.A. Paris, 1964, 1, pp 459-461.
17. Voyage en Pologne (en arménien), Pezhishkian, Venise
1830.
18. Les Arméniens de la Pologne, Auguste Teodorowicz,
LARMÉNIE, Paris, n°118, 1-VIII-1898.
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