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Interviews des responsables français
Cet interview a été réalisé pour un numéro
"Spécial Arménie" en 1989 Il a réuni le Colonel
Caillarec, chef du détachement de la sécurité civile en
Arménie, le Capitaine Chevalier, directeur des secours médicaux,
et le Colonel Lebalnc, patron patron du poste de commandement de la sécurité
civile, qui a dérigé l'opération de Paris . Un point important
sur les moyens mis en oeuvre, la réactivité soviétique
et le nombre de victimes.
L'Arménie,
pour vous, est-ce le plus gros séisme que vous ayez connu ?
- Colonel Caillarec : Si c'est en magnitude, ce n'est pas le plus important.
Il y a eu des séismes plus importants, comme à El Asnam, avec
une intensité plus grande ou encore à Mexico. Chaque tremblement
de terre a une spécificité par rapport à la zone sur laquelle
il s'étend. Le plus étendu au plan géographique, pour nous,
a été celui d'Italie. Mais au plan destruction, en Arménie,
sur une zone qui était en gros de l'ordre de 3 600 km, le séisme
a atteint des villes très importantes, comme vous le savez. Leninakan,
Kirovakan, Spitak, et Stepanavàn.
- Docteur Chevalier : Si vous avez l'occasion de voir des photos d'Algérie,
vous verrez des immeubles dont le rez-de-chaussée n'existe plus, alors
que le reste existe encore. L'Italie, par contre, a subi des effondrements dans
des constructions traditionnelles et avec des espaces de survie importants.
A Mexico, de façon très différente de El Asnam, les immeubles
se sont effondrés par le haut, et les étages supérieurs
se sont effondrés en respectant en général les étages
du bas. Il y a eu un phénomène de coup de fouet à Mexico,
qui n'a pas existé, entre autres, en Arménie. En Arménie,
on n'a pas eu de "mille-feuilles", c'est-à-dire l'effondrement
des plaques de bétons les unes sur les autres, qui donnent un empilement
de dalles. On a rencontré ça très rarement en Arménie.
Par contre, on a eu surtout des tas de gravats, C'est-à-dire des immeubles
qui se sont écroulés en s'effritant. C'est fondamentalement différent
d'intervenir sur des immeubles d'habitation individuels avec des espaces de
survie d'emblée. Sur un mille-feuille, il faut rechercher les espaces
de survie, sur un tas de gravats, on ne sait par où commencer. Parce
que tout est bouleversé ... que se soient les structures, les escaliers,
les pièces, les cages d'ascenseur. On n'a aucune voie d'accès
a priori. Il y a une hypothèse émise par le Docteur Vigouroux,
maire de Marseille, dans un document qu'il nous a fait parvenir. Il dit qu'on
a retrouvé pas mal de corps regroupés, et il émet l'hypothèse
selon laquelle il y aurait eu une première secousse.
Et ce serait
la seconde qui aurait été réellement destructrice. Est-ce
que vous êtes en accord avec ce qu'il avance ?
- Colonel Caillarec : Oui, absolument. Maintenant, nous n'avons pas
vécu les secousses. Il semblerait, en interrogeant les gens qu'on a sortis,
et qui étaient emmurés ou ensevelis profonds, qu'il y ait eu en
vérité deux secousses. Cela correspond à ce que nous a
dit un ingénieur du génie sismique qu'on a rencontré à
Grenoble. Il nous a dit que vraisemblablement il y a eu une première
secousse d'une vingtaine de secondes. Elle n'a fait qu'ébranler très
fortement les édifices. Elle aurait été suivie d'une période
de calme qu'on peut vraisemblablement mettre en dessous de la minute... et qui
a été suivi par une deuxième secousse de vingt à
vîngt-cinq secondes qui, celle-là, a été destructrice.
C'est ce qui explique que les gens se sont précipités vers les
issues de sortie, et que, n'ayant pas pu les atteindre lors de l'effondrement
à la deuxième secousse, ils se sont trouvés écrasés
sur leur trajet. Nous avons constaté, en effet, entre autres à
l'usine de chaussures de Leninakan, qu'il y avait des agglomérats de
cadavres sur le trajet des issues de sortie, ça c'est sûr. Cela
veut dire en clair que cela a duré suffisamment de temps, et qu'il y
a eu certainement une période de rémission, parce que quand il
y a une secousse, les gens ne peuvent pas tenir debout. A priori, ils n'auraient
pas eu le temps matériel, si ça s'était effondré
d'emblée, de se trouver sur un trajet d'issue de sortie. Ils auraient
été écrasés sur place. A El Asnam, dans la cité
El Dastre, eh bien là, la secousse a été destructrice d'emblée,
je m'en souviens très bien, j'ai encore en mémoire l'image de
quatre personnes qui jouaient au dominos, et qui étaient écrasées
autour de la table.
Votre mission,
dès votre arrivée, a consisté en quoi ?
- Colonel Caillarec : Notre souci, c'est de sortir les victimes vivantes.
Si on arrive assez tôt, on affaire à un afflux massif de blessés,
à des victimes de surface, faiblement prises sous les décombres
que l'on peut retirer facilement avant de les évacuer.
- Docteur Chevalier : On évalue d'une façon générale
cette phase entre 24 et 36 heures.
- Colonel Caillarec: Ensuite, dans le souci de sortir des victimes vivantes,
notre mission consiste à les localiser. C'est la raison pour laquelle
nous avons un « coup complet » au niveau de l'organisation, des
éléments qui sont capables de localiser les victimes, essentiellement
sur l'exploitation du renseignement, c'est-à-dire que les gens nous disent:
« On a encore entendu des gens ici. » On vérifie parce qu'il
y a un problème psychologique : parfois, les gens pensent avoir entendu,
et quelquefois, il n'y a rien ! Donc on vérifie par la technique des
cynophiles, confirmée par la méthode acoustique qui est une amplification
des bruits. Ensuite, nous avons des équipes qui sont en mesure d'effectuer
le déblaiement. Elles utilisent le matériel que nous emportons,
et bien évidemment, également le matériel lourd que l'on
peut retrouver sur le site, comme les grues que l'on trouvait à Leninakan.
Enfin, nous avons une équipe médicale qui est capable de traiter
les victimes dès qu'on peut les atteindre sous
les décombres, et leur permettre de supporter l'attente avant le dégagement.
Pour sortir une victime, il faut de 14 heures à 36 heures, voire plus.
On essaie de les faire boire, de les traiter médicalement afin de les
extraire dans les.meilleures conditions. En plus, nous avons la possibilité
de traiter la victime sous les décombres, puis de faire une réanimation
lourde dans des centres médicaux d'évacuation, que nous installons.
- Docteur Chevalier : Uensemble des opérations est fait par une
équipe pluridisciplinaire. C'est ce que le Colonel Caillarec a appelé
le « coup complet ». C'est-à-dire que, dans une même
équipe, on retrouve à la fois les éléments qui permettent
la détection et qui font la recherche, les éléments qui
font le déblaiement avec des moyens légers ou des moyens lourds,
et une equipe médicale intégrée. J'insiste sur le fait
que les médecins sont intégrés au détachement, car
nous avons connu l'époque malheureuse où les médecins (à
El Asnam par exemple) de certaines structures arrivaient avec leurs pyjamas
de salle d'opération ou avec leurs blouses blanches, et avec un peu de
matériel technique, uniquement médical. Ils se retrouvaient sur
une zone de décombres, mais ne pouvaient rien faire parce qu'un médecin
ne peut pas accéder par ses propres moyens a la victime. Il doit être
intégré à une équipe. Sur le plan médical,
on considère qu'il y a trois phases dans un tremblement de terre. Ce
sont des 'phases tout à fait didactiques, car on ne les distingue pas
vraiment, et qui sont mélangées en réalité.
Première phase : flux massifs de blessés. En Arménie.
15524 blessés ont été sortis des décombres. C'est
le chiffre officiel. Je ne suis pas en mesure de vous le confirmer ou de vous
l'infirmer. Cela signifie, qu'il y a eu une période pendant laquelle
il y a eu un nombre important de blessés que nous n'avons pas vus, puisque
nous sommes arrives après, étant donné que ce flux massif
de blessés ne, dure que 24 à 36 heures. Pour traiter ces blessés,
on doit mettre en place une chaîne médicale de traitement et d'évacuation,
ce qui a été fait tardivement en Arménie et donc n'a pas
pu servir pour ce flux massif de blessés, mais a fonctionné pour
la deuxième phase qui consiste à mettre des postes médicaux
avancés, le plus près possible des différents chantiers,
destinés à recueillir le maximum de blessés. Il s'agit
de réanimer les gens, de les calmer sur le plan de la douleur, de les
mettre en position de supporter le trajet, une évacuation. Ensuite, on
va les regrouper dans un centre médical d'évacuation, qui est
une plus grosse structure permettant une réanimation lourde et éventuellement
faire un « triage ». Le triage est quelque chose d'important. Si
on est face à 10 000 blessés, on sait qu'on ne pourra pas faire
tout pour tout le monde. Il va donc falloir choisir et faire une catégorisation
de ces blessés, et ensuite une évacuation.
Deuxième phase: celle de la recherche, de la détection
et du dégagement des blessés ensevelis, ou emmurés profonds.
Cela dure très longtemps, et il y a une pathologie très spécifique
: ce sont des gens qui ont été comprimés, qui ont ce qu'on
a elle un « crush syndrom », ou bien qui ont été emmurés,
qui peuvent être blessés mais, en tout cas, qui souffrent de déshydratation,
de dénutrition, de stress (ils ont eu peur ou ont peur encore) et sont
souvent en hypothermie. Le problème se posait à Spitak et à
Leninakan, bien qu'il ne faisait pas -25 quand on y était, mais quand
même -7 ou -10. Quand on est emmuré depuis 5 jours sans aucun moyen
de chauffage, sans moyen de se couvrir, sans nourriture, on souffre de la basse
température. Le principe est de les désincarcérer, et le
médecin intervient dès que la victime est abordable. Il faut alors
la réanimer sous le décombres. Ensuite, quand elle est sortie,
on complète cette réanimation sur le chantier. Puis on l'évacue
sur notre Poste Médical Avancé, ou sur notre Centre Médical
d'évacuation, pour faire, à partir de là, une réanimation
lourde. Les victimes que le détachement français a sorties, nous
les avons gardées plusieurs heures pour ensuite leur permettre d'être
admises à l'hôpital dans les meilleures conditions : elles sont
donc réchauffées, réanimées, mises sous électrocardioscopes,
sous perfusion. etc. Troisième phase : celle qui me paraît moins
importante en Arménie, qui consiste à implanter des dispensaires,
car on sait que sur ces 15 524 victimes qui ont été sorties, il
y a tout un groupe de victimes qui n'ont pas été vues par des
médecins, et ils n'ont pas eu de soins adaptés à leur état.
Vous avez parlé
des 24 à 36 heures pour la phase cruciale des survivants et de leur évacuation,
mais quand êtes-vous arrivés ?
- Docteur Chevalier : Nous sommes arrivés à la deuxième
phase. Entre le déclenchement du séisme, le 7 décembre
à 11 h 41, et l'arrivée du premier détachement en état
de travailler, il s'est écoulé 57 heures et 34 minutes. Ce qui
veut dire que d'emblée nous étions malheureusement en dehors de
la phase dite des blessés de surface. Nous sommes en plein dans la deuxième
dans celle où on récupère les blessés profonds.
On pourrait dire que, si l'on ne s'attache qu'aux chiffres nous avons mis beaucoup
trop de temps à intervenir. Mais il faut tirer de ces 57 heures et 34
min un délai qui nous a été imposé, qu'il y a eu
36 heures; qui se écoulées avant d'avoir l'autorisation d'intervenir.
- Colonel Leblanc : Scénario du départ: communiqué
A.F.P. à 10 heures. Séisme en Arménie, intensité
de 7 sur l'échelle de Richter, ce qui est important, et nous avons commencé
sans autre forme de Procès à faire l'inventaire de nos moyens.
C'est-à-dire les détachements catastrophe préconstitués,
en alerte permanente qui, dans un délai de 6 heures après l'ordre
de départ, sont capables d'être dans un avion, et de décoller.
Parallèlement, à la direction ici, M. Géhin, sous-directeur
des moyens opérationnels, et directeur des opérations pour l'Arménie,
a pris es contacts avec M. Kouchner et le Quai d'Orsay pour demander si la France
allait être sollicitée. Nous avons reçu l'ordre de départ
le 8 décembre, et nous avons activé le détachement qui
était en pré-alerte. Je vous rappelle sa composition: 2 DICA USC
7, ce sont des unités d'instruction et d'intervention de la Sécurité
Civile, et qui sont parties, complétées par ce qu'on appelle un
DACO c'est-à-dire un Détachement Avancé de Commandement
Opérationnel, un chef, le colonel Caillarec, un directeur des secours
médicaux, le docteur Chevalier, deux équipes cynophiles, un vétérinaire,
un détachement médical de la Charente et puis des médecins
du S.AM.U. 94.
Ce détachement comprenait donc 169 membres. Tous sont partis de Villacoublay
(US CI et le DACO), puis se sont posés à Istres, où il
a pris la deuxième partie du détachement. Un avion a décollé
d'Istres le 9 au matin, à 5 heures 46. Arrivée à 16 h locales
pour le prémier, et 17 h pour le deuxième. il faut savoir que
ces avions étaient des avions militaires, des C 130. Pour cette intervention,
nous avons fait une noria de C130 et de DC8. Cela représente 76 tonnes
de matériel et 497 personnes (trois détachements de personnels,
et un détachement logistique de soutien). Nous avons envoyé un
détachement composé de très peu de personnes mais essentiellement
du matériel pour compléter les moyen avec lesquels le colonel
Caillarec était parti (boîtes de rations, matériel de transport,
motos, etc). Le dernier détachement était composé du Battaillon
des marins pompiers de Marseille et de la Brigade des pompiers de Paris.
Est-ce que
vous avez eu des difficultés techniques, aussi bien médicales
qu'administratives ? Avez-vous eu des problèmes avec les autorités
?
- Colonel Caillarec : 1'organisation sur place était la suivante.
A Leninakan, nous avons toujours eu un responsable, et avons pu demander les
moyens nécessaires. Dans la mesure de leurs possibilités, ils
ont essayé de nous satisfaire. Ils nous ont donné le carburant
dont nous avions besoin et des vivres en plus. Nous n'avons pas eu de difficultés
avec ce P.C. Par contre, nous n'avons pas obtenu les moyens mobiles que nous
souhaitions pour nos déplacements, mais il faut se rendre compte qu'ils
en avaient également besoinn pour d'autres choses. Ils avaient donc réquisitionné
les véhicules pour des missions urgentes, et je crois que c'était
très bien fait.
- Docteur Chevalier: Sur le plan médical, nos correspondants ont été
essentiellement des médecinss hospitaliers à Leninakan, dans un
des deux seuls hôpitaux restés debout, mais qui était sur-saturé.
Par exemple, il n'était pas possible d'y pratiquer des traitements de
réanimation. Donc ils étaient obligés de recevoir leurs
blessés et de les évacuer très rapidement dans un deuxième
temps à Erevan, en général à l'hôpital Lénine.
Par ailleurs, entre autres à Spitak et dans le Nord de Leninakan, des
sstructures médicales militaires soviétiques sous tentes ont été
implantés. Il faut dire que M. Kondroussev, vice-ministre de la Santé
en URSS, est passé en inspection à Leninakan et a vu nos équipes
travailler. Il a donné l'ordre de diriger toutes les victimes sur nos
structures, afin de désengorger les structures médicales de Leninakan,
et de permettre une réanimation des victimes qui étaient au cinquième
ou sixième jour avec des « crush syndroms » importants, de
graves lésions de compression nécessitant une réanimation
lourde, qu 'il n'était plus possible d'assurer à l'hôpital
de Leninakan. Nous avons pris en charge ces victimes, après les avoir
traitées et nous les avons évacuées par hélicoptères
lourds sur l'hôpital Lénine à Erevan.
Des hélicoptères
de l'armée mis à votre disposition ?
- Docteur Chevalier : Un hélicoptère de l'Aeroflot et
un hélicoptère de l'Armée.
A propos des
chiffres qui nous sont donnés sur le nombre des blessés et de
morts - 20 000, 50 000, 100 000 - que pouvez-vous dire?
- Docteur Chevalier: Selon l'ambassade soviétique, le nombre
des victimes blessées s'élève officiellement à 15
524, comprenant toutes les victimes quel que soit leur niveau de gravité.
Le chiffre des morts, précisément, est de 25 354 morts extirpés
des décombres. Cela veut dire qu'il y a eu 25 354 cadavres qui ont été
dégagés des décombres au 2 janvier. Mais le chiffre de
100 000 morts ne m'étonnerait pas du tout. Je pense que c'est
un chiffre tout à fait plausible. Entre 100 000 et 150 000. Ce sont les
chiffres qui avaient été donnés dès le départ
par les autorités.
- Colonel Caillarec : Je pense que c'est au moins 100 000. Sur quoi peut-on
se baser ?
l- l'effectif de la ville.
2- le fait que la secousse est arrivée à 11 h 41, alors que les
gens étaient encore à l'usine, que les enfants étaient
à l'école, et qu'il y avait encore des femmes à la maison.
- Docteur Chevalier : Je peux vous fournir un exemple précis.
L'exemple du séisme de Calamata, en Grèce, le 13 septembre 1986
à 20 h 24, heure grecque, où la population était de 45
000 habitants. Il y a eu deux secousses successives, à vingt-quatre heures
d'intervalle. A la première secousse, 30 % de la ville s'est effondrée,
mais il n'y a eu, en tout et pour tout, que 19 morts et 267 blessés.
Pourquoi ? Parce que à 20 h 24 les Grecs étaient sur le port de
Calamata, en train d'assister à l'inauguration d'une ligne de ferry boat
entre Calamata et la Crète et les gens étaient dans un espace
découvert.
On parle aussi
de la faiblesse de la construction.
- Colonel Caillarec : Je vous réppondrai sous l'autorité
d'un ingénieur du génie sismique qui a été faire
une étude en Arménie. Il nous a dit qu'il y avait effectivement
deux types de constructions à Léninakan, l'un ancien, qui a mieux
résisté, l'autre de conception moderne, qui n'a pas tenu. Nous
avons remarqué que le béton était friable. Concernant le
ferraillage, il était convenable. Mais quand une grue levait une dalle,
la dalle cassait.
Le
Séisme de 1988
Le
Bilan
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