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Le "film" de l'abandon
Par Gérard Bedrossian
En 1915, pour fuir les massacres, plusieurs milliers de villageois retranchés
sur les hauteurs du Moussa Dagh, qui domine le golfe d'Alexandrette, résistent
pendant quarante jours aux assaillants turcs. La marine française sauve
les rescapés et les conduit à Port-Saïd. Mais bon nombre
de survivants ne songent qu'à combattre à nouveau. L'état-major
naval décide alors de leur donner une instruction militaire. Rapidement,
le noyau de ce qui deviendra la Légion arménienne est formé.
Les volontaires veulent reconquérir leur pays, la Cilicie. Cette initiative
reçoit l'appui de la France. Le lieutenant-colonel Romieu est dépêché
en Egypte où, au Caire et à Alexandrie, les dirigeants de la communauté
arménienne organisent, des comités de recrutement: De plus, près
de 2 000 volontaires viennent des États-Unis en dépit de multiples
difficultés.
En septembre 1918, ces hommes se distinguent sur le front de Syrie. Face aux
Turcs appuyés par des éléments allemands et autrichiens,
les légionnaires livrent un combat victorieux. Le général
Liman von Sanders, commandant des forces germano-turques, déclare dans
son ordre du jour qu'en face « il n'y avait ni Anglais ni Français
mais des Arméniens décidés à se battre jusqu'à
la mort ». Le général Allenby, généralissime
de l'armée d'Orient, télégraphié à la délégation
nationale arménienne à Paris: « Je suis fier d'avoir eu
un contingent arménien sous mon commandement ( ... ). Il a pris une grande
part à la victoire. » (12 octobre 1918.)
L'armsitice de Moudros
La Turquie reconnaît sa défaite en signant un armistice à
Moudros, au large des Dardanelles, le 30 octobre 1918. Les conditions de cet
armistice prévoient notamment la liberté des détroits,
la démobilisation de l'armée, la restitution des navires de guerre,
etc. La Légion d'Orient, après avoir tenu garnison à Beyrouth,
est envoyée en Cilicie. Les Arméniens commencent alors à
regagner leurs foyers. En quelques mois, de Mersine à Adana, les soldats
arméniens de la Légion d'Orient se déploient dans toute
la région. C'est alors que les autorités françaises donnent
à cette dernière, le 11 février 1919, le nom de Légion
arménienne, avec pour chef le colonel Flye Sainte-Marie. Avec la Légion
arménienne en terre d'Arméénie, les survivants des déportations
reprennent espoir.
Cependant, les Alliés se révèlent incapables de faire respecter
les clauses de Moudros et de contrecarrer l'action d'un général
jusquelà peu connu, Mustafa Kemal, qui a pris la tête de quelques
unités non démobilisées. Ce dernier sait que les forces
sont encore peu importantes et, surtout, n'ignore pas que l'opinion publique,
en France, est préoccupée par les conséquences de la guerre
qui vient de s'achever en Europe. La trahison viendra des politiciens, qui cèdent
à la lassitude de l'opinion. C'est alors que Georges Picot, haut-commissaire
de Syrie, se rend auprès de Mustafa Kemal, à Sivas. Encouragé,
Kemal attaque Marache, le 21 janvier 1920.
Sachant que l'armée de Cilicie est abandonnée,
sacrifiée, Kemal ne recherche pas l'armistice. D'ailleurs, à Paris,
Aristide Briand, « l'apôtre de la paix », souhaite un accord
avec l'ennemi.
La révision des traités
Le matin du 8 novembre 1922, les habitants des quartiers chrétiens
d'Adana, la principale ville de Cilicie, se réveillent brusquement. De
partout leur parviennent des cris et chacun se souvient des massacres d'avril
1909 où périrent près de 20 000 personnes. La foule enfonce
les portes et se livre au pillage. Tous savent ce qui les attend. L'énergique
intervention de Barthe de Sandfort, le délégué français
auprès des Turcs, évite le pire. Le calme s'instaure. Pour peu
de temps. Dans l'ombre, les dirigeants jeunes-turcs ralliés à
Mustafa Kemal attendent le moment favorable pour agir...
Il ne restera bientôt plus, dans toute la Cilicie, que quelques centaines
de chrétiens. Après l'abandon, le temps de la révision
des traités arrive. En 1923, les délégués turcs
dictent leurs conditions aux Alliés : c'est le lamentable traité
de Lausanne qui, en enterrant... les Arméniens, en fait entérine
le génocide ! Cette nouvelle injustice ajoutée à toutes
les autres explique encore aujourd'hui J'actualité de la question arménienne.
Notes
| Propos de Gérard J. Libaridian,
au colloque turco-arménien sur le génocide de 1915 organisé
par le CRDA et qui eut lieu à Paris, au Sénat, le 17 Juin
2000. Monsieur Libaridian a été l'ancien conseiller aux Affaires
étrangères du Président Ter-Pétrossian.
« Je voudrais commencer par quelques remarques hors texte.
Ma femme, qui vient dune famille de survivants de Marach en Cilicie,
nétait pas daccord pour que je participe à ce
colloque. Pas pour les raisons que dautres dans la communauté
à Paris ont présentées, mais parce quelle ne
peut pas oublier ou pardonner la manière dont sest fait la
retraite de Marach par les soldats français dans la nuit, les pieds
des chevaux emballés pour que les Arméniens de la ville
ne se rendent pas compte de leur destin avant que les soldats soient sortis
de la ville. Et tout ça, après que la France eut encouragé
les Arméniens à revenir à Marach et à se battre
contre les Turcs.
Peut-être que la France, comme les autres Grandes Puissances, doit
commencer par accepter sa propre responsabilité ainsi que celle
du gouvernement jeune-turc dans cette tragédie que fut lhistoire
des Arméniens de 1878 à 1923. »
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