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Moritz WAGNER (1813-1887)
par Guévorg ABKARIAN, KROUNK, N°5 - 1984, pp 22-24 (Erévan)
Bayreuth est la ville de plusieurs Wagner célèbres. C'est là
que s'est retiré, à la fin de sa vie tumultueuse, l'illustre Richard
Wagner. C'est là aussi qu'est mort le grand compositeur et pianiste hongrois
Franz Liszt dont la fille, Cosima, fut l'épouse de R. Wagner. Aujourd'hui,
c'est un autre Wagner, né dans cette coquette ville de la Bavière,
qui nous intéresse - Moritz (Mauricius) Wagner, frère cadet du
physiologiste Rudolf Wagner.
Géologue, naturaliste et voyageur bien connu, Moritz Wagner est né
le 13 octobre 1813, la même année que son illustre homonyme, Richard
Wagner. Il avait sept ans lorsque son père assuma le poste de recteur
à la Faculté de médecine de Munich. Dès lors, sa
vie fut rattachée à cette ville: il y fit ses études universitaires
(à Erlingen); plus tard, il devint professeur honoraire de l'Université
et membre de l'Académie; et enfin, le 31 mai 1887, il y mit fin à
ses jours.
Le suicide de l'académicien de 74 ans était d'autant plus surprenant
et inattendu pour ses contemporains que toute la vie antérieure du savant
avait été un exemple de profond optimisme et de désirs
toujours réalisés. Il avait souhaité de voir le berceau
de l'humanité, l'Ararat de la Bible: il le vit; il avait projeté
de visiter le bassin de la mer Noire, la Géorgie, le Caucase septentrional,
l'Iran, la Turquie; il les visita et consacra un volume à chacun de ses
voyages (parus entre 1836-1852); il souhaitait de voir l'Afrique: il put visiter
ce continent mystérieux en 1836-1838; il traversa l'océan et se
rendit en Amérique dont les régions tropicales et montagneuses
firent le sujet de cinq volumes (1854-1870).
Il consacra un demi-siècle à la science, et ses études
scientifiques n'ont pas encore perdu tout leur intérêt. En 1971,
à Londres, trois volumes consacrés aux pays du Caucase et à
l'Iran furent réédités en anglais. En dehors des livres,
il légua aux générations futures des collections de plantes,
de pierres, de sols et d'autres objets, rapportées des pays visités
(dont l'Arménie) et confiées aux musées de Paris, de Vienne,
de Munich. Il ne se contenta pas de ses seules investigations géologiques,
il écrivit encore des monographies consacrées au darwinisme et
devint un des adeptes de la théorie évolutionniste de Darwin en
Allemagne.
Après avoir voyagé en Arménie orientale (1843) et en
Arménie occidentale (1844), il fit paraître à Stuttgart
et à Tübingen la monographie "Voyage vers l'Ararat et le haut
plateau arménien" (1848) qui commence par ces mots: "Mon voyage
en Arménie est resté dans ma mémoire comme un des épisodes
les plus chers des trois années de ma vie passées à voyager
en Asie. Peu sont les pays qui peuvent donner, au voyageur savant, au naturaliste,
à l'archéologue, au folkloriste, plus riche matière à
étudier qu'en donne l'Arménie, par ailleurs d'un accès
si facile et si proche de l'Europe."
Ce qui décida M. Wagner de commencer son voyage oriental par l'Arménie,
était le mont sacré dont le voyageur flamand Rubrück avait
entendu parler au XIIIe siècle et dont il avait écrit: "Le
mont Massis est la mère du monde." Cette "mère"
a été chérie et visitée par de nombreuses générations
d'hommes civilisés. En 1844, l'académicien Abich, venu en Arménie
sur la recommandation de l'Académie impériale de Russie, avait
dirigé ses regards vers l'Ararat et avait posé à l'humanité
la question suivante: "Ce monument éternel des traditions bibliques
est-il condamné à rester infiniment entre les mains des barbares?"
En 1844, M.Wagner entreprend vers l'Arménie occidentale un voyage financé
par l'Académie des sciences de Berlin afin d'étudier la face méridionale
de l'Ararat.
Le versant septentrional était assez bien connu, tandis que le côté
méridional n'avait jamais encore été décrit. La
route était dangereuse. Le savant voyageait armé. "Mes expéditions
géologiques et entomologiques dans les environs de Bayazet furent interrompues
d'une façon désagréable par l'attaque de trois brigands
kurdes. Je me vis forcé de fuir vers les rochers... Je pensais au sort
de mes prédécesseurs dans ces régions épouvantables.
Je me remémorais Schûlz et Braun atrocement assassinés par
leurs porteurs." Mais en dépit des difficultés, Wagner visita
et fut le premier à décrire la face sud du mont Ararat. Ce fut
là un exploit scientifique.
Lors de ses voyages précédents, le savant allemand avait gagné
l'Arménie orientale via Tiflis. Quittant la capitale géorgienne
le 1er mai 1843, il avait traversé Dilidjan, Sévan, Hrazdan et
était parvenu à Erevan. En route, il avait étudié
le relief des régions traversées, avait noté la nature
volcanique du massif arménien, la flore et la faune, avait étudié
et décrit la vie morale et politique, les moeurs des Arméniens,
des Tatars, des Yezidis, des Molokans vivant en Arménie, la vie des fonctionnaires
russes en service en Arménie. Il avait constitué des collections
de plantes et de reptiles, avait étudié le lac Sévan et
les régions environnantes, leur consacrant un chapitre spécial.
Pour le savant allemand, Abovian était une personnalité à
l'échelle de la Transcaucasie. Et il ne se trompait pas, puisque Abovian
a joué un rôle exceptionnel dans la propagation de la langue allemande
dans cette région et a grandement contribué à faire connaître
la Transcaucasie en Europe. Dès 1829 et jusqu'à sa disparition
tragique en 1848, presque vingt années durant, il a accompagné
comme traducteur et conseiller presque tous les Européens visitant la
Transcaucasie, tout particulièrement les Allemands. A leur intention,
il traduisit en allemand plusieurs oeuvres originales transcaucasiennes orales
ou écrites, leur fit connaître l'histoire et la culture de la Transcaucasie.
Dans son ouvrage "Voyage en Perse et au pays des Kurdes" (Leipzig
1852-1855. Londres 1856, 1971), M.Wagner reconnaît qu'Abovian l'a aidé
à écrire un petit glossaire de la langue lesghienne et qu'il sait
parfaitement l'azerbaïdjanais.
Considérant l'Arménie comme un des premiers pays convertis au
christianisme, et oubliant que notre pays entouré de races hétérodoxes
était privé des possibilités de développement qu'avait
connues l'Europe chrétienne, Moritz Wagner, antérieurement à
son voyage en Arménie, se représentait la cathédrale d'Etchmiadzine
comme un bâtiment "aussi imposant et noble que la cathédrale
de Strasbourg, sinon aussi gigantesque".
Dans le supplément d'une centaine de pages annexé au livre "Voyage
vers l'Ararat et le haut plateau arménien", M. Wagner a consacré
aux questions suivantes des entrées à part: la population de la
Russie; l'émigration des Arméniens et leur expansion sur l'ancien
continent; l'histoire naturelle du haut plateau arménien (météorologie,
climat, géographie physique, géologie); observation sur les anciens
volcans arméniens; la flore et la faune d'Arménie, etc. Tous ces
sujets sont d'un grand intérêt scientifique.
D'importants renseignements concernant l'Arménie sont fournis également
dans d'autres oeuvres de M. Wagner dont les titres ne mentionnent pas le nom
de notre pays. Les renseignements sur les Arméniens contenus dans le
livre "Voyage en Perse et au pays des Kurdes" sont de la plus haute
importance pour les historiens d'art et les folkloristes.
La monographie "Voyage au Koghkis et dans les colonies allemandes de
la Transcaucasie" (Leipzig, 1850), renferme des renseignements détaillés
sur les Arméniens citadins. Lors de la visite de M. Wagner à Tiflis,
les Arméniens prédominaient dans la population de cette ville.
Sur la foi de renseignements de source officielle, il écrit: "11
n'y a pas moins de 42 églises à Tiflis... 23 appartiennent aux
Arméniens grégoriens, 12 aux Géorgiens grecs-orthodoxes,
4 aux Russes, 2 aux Grecs et une aux Arméniens catholiques. Une des écoles
de la ville était dirigée par Abovian... J'ai visité son
école bon nombre de fois et ai toujours été agréablement
surpris d'entendre les jeunes Arméniens et Géorgiens babiller
en allemand, de les voir écrire en allemand, de les entendre réciter
avec sentiment et une bonne prononciation des extraits de Goethe et de Schiller."
En rédigeant l'histoire de la Géorgie, il mentionne la tradition
écrite géorgienne qui assure que les peuples de Transcaucasie
descendent de sept frères de sang dont Haïus était le plus
puissant et le plus influent. "Ce Haïus est le Haïk de Movsès
Khorénatsi" précise M. Wagner.
On sait qu'Abovian entretint une correspondance avec M. Wagner jusqu'à
la fin de sa vie. Il envoyait en Allemagne des renseignements concernant les
ethnies habitant l'Arménie, et les problèmes touchant notre pays.
Ainsi, le savant allemand a continué de vivre en pensée avec l'Arménie,
même après l'avoir quittée. Le livre "Voyage vers l'Ararat
et le haut plateau arménien" a paru dans l'année même
de la disparition d'Abovian. Voici ce que M. Wagner écrit au sujet de
son ami arménien: "Le destin de cet homme est très intéressant."
Il avait écrit ces mots avant d'apprendre la nouvelle de la disparition
d'Abovian, ce dernier coup porté par le destin. Abovian, à son
tour, ne pouvait soupçonner la fin tragique de son ami allemand.
Tous les deux quittèrent ce monde brouillés avec la vie. Et
si quelque chose était écrit sur leur front, cela devait se terminer
par les mots "Mors immortalis" (Mort immortelle). Leurs services reconnus
leur avaient assuré l'immortalité. Tous les deux connurent une
fin mystérieuse qui devait émouvoir les générations
futures, mais dont l'explication leur échapperait toujours. Le souvenir
de ces deux êtres exceptionnels planera éternellement sur cette
terre sainte qu'ils parcoururent ensemble dans tous les sens, et dont le nom
sacré est gravé sur leurs oeuvres monumentales: "La Plaie
de l'Arménie" et "Reise nach dem Ararat und dem Hochland Armenien
".
Recherche historiographique: Nil Vahakn AGOPOFF, chercheur au CRDA (Paris)
Correction et mise en forme : Nadine TOPALIAN-TOUCHET - 26740 LA LAUPIE
NetArménie 14/04/2002
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