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L'ascension du mont Ararat (1/6)
"Et le dix-septième jour du septième mois, l'arche s'arrêta
sur la montagne d'Ararat."
Ararat, tel était le nom que, il y a 3, 000 ans, Moïse donnait dans
la Genèse à la contrée où se trouve située
la montagne sur le sommet de laquelle il,apprenait au peuple juif que l'arche
s'était arrêtée le dix-septième jour du septième
mois après le déluge. Ce nom était alors tout moderne;
il signifiait la chute d'Araï (Araï-arat), roi arménien, tué,
1750 ans environ avant Jésus-Christ, dans une bataille sanglante, par
les Babyloniens, sur une plaine de l'Arménie. Avant cet événement,
avant Moïse, par conséquent, le pays s'appelait Amassis, du nom
de son souverain, le sixième successeur de Japhet, et la montagne se
nommait Massis. Aussi les Arméniens qui habitent ne la désignent
jamais autrement. Sion leur parlait, d'Ararat, ils seraient aussi étonnés,
ils paraîtraient aussi ignorants qu'un Européen qu'on interrogerait
au sujet de Massis.
La montagne nommée Massis en Arménie et Ararat en Europe s'élève
vers l'extrémité méridionale d'une plaine d'environ 35
milles de largeur et 70 milles de longueur,' arrosée par l'Araxe. Elle
se compose, à proprement parler, de deux montagnes : le grand Ararat,
au nord-ouest, et le petit Ararat, an sud-est, dont les sommets sont éloignés
d'environ 7 milles en ligne droite et dont les bases viennent se confondre par
des pentes insensibles dans une large vallée.
Le point culminant du grand Ararat (390 42' lat. nord et 610 55' long. est)
a 17,210 pieds au-dessus du niveau de la mer, et 14,320 pieds au-dessus de la
plaine de l'Araxe. On peut estimer à 14 milles la longueur de. son versant
nord-est, à 20 milles celle de son versant nord-ouest. Il est couronné
de neiges et de glaces éternelles. Ces glaces et ces neiges descendent
à une distance de deux tiers de mille perpendiculairement, ou d'environ
3 milles obliquement, et se terminent par des dentelures irrégulières
selon les accidents du terrain. Du côté du nord, à la hauteur
de 14,000 pieds au-dessus du niveau de la mer jusqu'au sommet, elles forment
çà et là une crête escarpée d'où s'élancent
seulement un petit nombre de pics, et du côté du midi elles s'étendent
par des pentes graduelles à un niveau un peu inférieur. '
Le petit Ararat (390 39' lat. nord et 620 2' long. est) a 13,000 pieds au-dessus
du niveau de la mer, et 10, 140 pieds au-dessus de la plaine de l'Araxe. Malgré
cette grande élévation, il est complètement débarrassé
des neiges de l'hiver en septembre et en octobre, quelquefois même probablement
en août et en juillet. Ses pentes sont beaucoup plus roides que celles
du grand Ararat; sa forme presque parfaitement conique et les crevasses peu
profondes qui rayonnent de son sommet à sa base, lui donnent un aspect
tout . particulier et un caractère d'un vif intérêt.
Bien que ces deux montagnes paraissent complètement isolées, elles
se relient cependant à d'autres chaînes. Au sud-ouest, leurs derniers
escarpements viennent se perdre dans les collines de Bayazid et le Diadina,
qui contiennent les sources de Euphrate, et les pentes nord-ouest du grand Ararat
se rattachent à une chaîne hérissée de pics coniques
singulièrement aigus et qui borde toute la rive droite de l'Araxe.
A en croire la tradition, les débris de l'arche se sont conservés
jusqu'à ce jour sur le sommet du grand Ararat, et Dieu en a depuis le
temps de Noé défendu l'approche à tous les mortels. Les
chroniques arméniennes racontent à ce sujet une légende
dont les arméniens ne doutent pas plus que de la tradition. Un jour un
moine, nommé Jacques, qui fut depuis patriarche de Nisibis, et qu'on
suppose avoir été contemporain et parent de saint Grégoire,
résolut de se convaincre par ses propres yeux s'il était vrai
que l'arche de Noé existât encore au sommet du grand Ararat. Il
partit donc pour entreprendre l'ascension de cette montagne; mais dès
qu'il commença à la gravir il tomba à terre épuisé
de fatigue et s'endormit d'un sommeil profond. A peine réveillé,
il reprit sa marche; nouvelle chute, nouvel assoupissement. En rouvrant les
yeux, il s'aperçut, à son grand étonnement, que pendant
son sommeil il avait été transporté à l'endroit
d'où il était parti. Il renouvela une troisième fois sa
tentative, les mêmes phénomènes se reproduisirent. Cependant
Dieu eut pitié de lui. Tandis qu'il faisait son quatrième somme,
un ange envoyé du ciel tout exprès vint lui tenir à peu
près ce langage : " Tous tes efforts seront inutiles; le sommet
de l'Ararat est inaccessible à l'homme; le Créateur le veut ainsi;
n'essaie donc plus de lui désobéir. Pour récompenser ton
zèle et pour satisfaire la curiosité de l'humanité, je
t'apporte au nom du Tout-Puissant un fragment de l'arche de Noé que j'ai
pris en passant sur la montagne. , En se réveillant, Jacques trouva à
côté de lui un petit morceau de bois de couleur sombre, quadrangulaire,
bien conservé et gravé sur une surface. Inutile d'ajouter qu'il
renonça immédiatement à son entreprise, et qu'il revint
le plus vite possible à son couvent avec la précieuse relique.
Ce fragment de l'arche de Noé est aujourd'hui une des principales richesses
du trésor sacré du monastère d'Etchmiadzine.
Cette tradition et cette légende sont pour les Arméniens des articles
de foi. Ils y croient comme à l'existence de Dieu. Dans leur opinion,
le sommet du grand Ararat est inaccessible aux mortels parce que les débris
de l'arche de Noé s'y sont conservés miraculeusement jusqu'à
ce jour. On les y transporterait de force, on leur prouverait le contraire,
qu'ils n'ajouteraient pas foi au témoignage de leurs yeux. Aussi n'en
ont-ils jamais tenté l'ascension, et, avant le dix-neuvième siècle,
aucun des voyageurs européens qui ont visité l'Arménie,
soit manque de temps, soit indifférence, soit crainte des difficultés,
soit enfin conviction bien arrêtée qu'ils échoueraient comme
saint Jacques, n'a essayé de gravir ce sommet consacré où
nul pied humain ne s'est posé depuis le déluge. En effet, la promenade
de Tournefort, la seule qui soit venue à notre connaissance, ne peut
pas passer pour une tentative sérieuse. "Nous assurâmes nos
guides, dit-il, que nous ne passerions pas au delà d'un tas de neige
que nous leur montrâmes, et qui ne paraissait guère plus grand
qu'un gâteau; mais, quand nous y fûmes arrivés, nous y en
trouvâmes plus qu'il n'en fallait pour nous rafraîchir, car le tas
avait plus de trente pieds de diamètre. Chacun en mangea tant et si peu
qu'il voulut, et, d'un commun consentement, il fut résolu qu'on n'irait
pas plus loin; nous descendîmes donc avec une vigueur admirable, ravis
d'avoir accompli notre voeu et de n'avoir plus rien à faire que de nous
retirer au monastère." Puis il ajoute : " Nous nous laissâmes
glisser sur le dos pendant plus d'une heure sur ce tapis vert; nous avancions
fort agréablement, et nous allions plus vite de cette façon-là
que si nous allions sur nos jambes. On continua à glisser autant que
le terrain le permit; et quand nous rencontrions des cailloux qui meurtrissaient
nos épaules, nous glissions sur le ventre ou nous marchions à
reculons à quatre pattes. Est-ce un voyageur sérieux le voyageur
capable d'écrire de pareilles phrases? Était-il digne d'atteindre
le sommet de l'Ararat celui qui dans sa relation déclarait hautement
que "cette montagne était une des plus affreuses et plus désagréables
choses qu'il y ait sur la surface de la terre?"
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