|
Les rapports de Leslie Davis
Les vilayets sont les provinces turques. Le génocide s'y organise
partout de la même façon. Des témoins étrangers ont tout vu, tout raconté. Leslie
Davis est l'un de ceux là. Consul américain à Mamouret-ul-Aziz dans le vilayet
de Kharpet, il envoie plusieurs rapports à l'ambassadeur des États Unis à Constantinople
: Henri Morgenthau.
Rapport Davis du 30 juin, le prétexte de la raison d'état et l'élimination des
hommes.
"Ainsi que je l'ai indiqué dans les dépêches Susmentionnées, un mouvement révolutionnaire
de la part des Arméniens a été découvert, et de sévères mesures ont été adoptées
afin de l'enrayer. Ces mesures ont été prises à une échelle globale en faisant
fort peu de distinction entre ceux qui étaient entièrement innocents et ceux
que l'on soupçonnait d'avoir participé au mouvement. Ici, presque tous les Arméniens
de sexe masculin de quelque importance ont été arrêtés et jetés en prison. Beaucoup
d'entre eux ont été soumis aux tortures les plus cruelles auxquelles certains
ont succombé. Plusieurs centaines des arméniens les plus en vue ont été emmenés
la nuit et il semble clairement établi que la plupart, sinon tous, ont été tués.
La semaine dernière on a entendu les rumeurs les mieux fondées faisant état
de la menace d'un massacre. A mon avis, il fait peu de doute qu'il y en a un
de prévu."
Rapport Davis du 30 juin, la technique de la déportation.
"On a néanmoins trouvé une autre méthode pour détruire la race arménienne. Il
s'agit de rien moins que de la déportation de toute la population arménienne
non seulement de ce vilayet mais, d'après mes informations, des six vilayets
constituant l'Arménie. Il y aurait environ 60 000 Arméniens dans ce vilayet
et environ 1 000 000 dans l'ensemble des six vilayets. Tous doivent être expulsés,
entreprise probablement sans précédent dans l'histoire. La semaine dernière,
des rumeurs ont couru pendant plusieurs jours à ce sujet, mais cela semblait
incroyable. Le samedi 28 juin, on annonça publiquement que 5 jours plus tard,
tous les Arméniens de et tous les Syriens devaient partir. Les villes de Mamouret-ul-Aziz
et de Karpout furent divisées en districts et on indiqua à chaque maison quel
jour ses occupants devaient se mettre en route. On donna deux dates pour Mamouret-ul-Aziz
: le 1er et le 3 juillet, et trois dates pour Karpout : les 4, 5 et 6 juillet.
Dans ces deux localités qui doivent abriter une population d'environ 40 000
âmes, il y a probablement au moins 15 000 à 18 000 Arméniens. Soit 3 000 familles
au minimum. Il y en a beaucoup plus dans les villages voisins, et ceux là doivent
partir quelques jours plus tard. La signification réelle d'un tel ordre est
à peine imaginable pour ceux qui ne sont pas familiers avec les conditions particulières
régnant dans cette région isolée. Comparé à cette mesure, un massacre, quelle
que soit l'horreur que le mot puisse évoquer, serait humain. Dans un massacre,
beaucoup de gens peuvent en réchapper, mais une déportation de ce genre dans
ce pays, signifie une mort progressive et peut-être plus horrible pour presque
tous. Je ne crois pas qu'il puisse en survivre un sur cent, peut-être même un
sur mille".
Rapport du 11 juillet, des conditions propres à l'élimination.
"Les premiers sont arrivés un jour ou deux après la rédaction de mon dernier
rapport. J'ai visité leur campement à de nombreuses reprises et me suis entretenu
avec certains d'entre eux. On peut difficilement imaginer spectacle plus cruel.
Ils étaient presque sans exception en guenilles, sales affamés et malades, ce
qui n'est pas surprenant étant donné qu'ils avaient été en route pendant prés
de deux mois sans changer de vêtement, sans possibilité de se laver, sans abri
et avec très peu à manger. Ici les autorités leur ont donné quelques maigres
rations. Je les ai observés un jour alors qu'on leur apportait du ravitaillement.
Ca n'aurait pas été pire s'il s'était agi d'animaux sauvages.Ils se précipitaient
sur les gardes qui apportaient la nourriture et ceux-ci les repoussaient à coups
de matraque, frappant parfois assez fort pour les tuer. On avait peine à croire
qu'il s'agissait d'êtres humains. Lorsqu'on parcourt le camp, les mères vous
tendent leurs enfants en vous suppliant de les prendre." "Il reste fort peu
d'hommes parmi eux, la plupart ayant été tués en route. Tous racontent la même
histoire : ils ont été attaqués et dépouillés par les Kurdes. La plupart ont
été attaqués à maintes reprises et beaucoup, en particulier les hommes ont été
tués. Des femmes et des enfants aussi ont été tués. Beaucoup sont morts, bien
entendu de maladie et d'épuisement et chaque jours certains périssent depuis
qu'ils sont ici."
Rapport du 24 juillet, plus de précisions sur la justification et l'élimination
des hommes.
"Apparemment, tout était préparé depuis des mois. Tout d'abord, quelques
personnes prétendument impliquées dans un complot révolutionnaire ont été arrêtées.On
a trouvé quelques bombes et procédé à d'autres arrestations. Ceux qui ont été
pris ont été soumis à d'horribles tortures et contraints ainsi d'avouer ce qui
n'était pas vrai et d'accuser des gens complètement innocents. L'ordre fut donné
que toutes les armes de toute espèce soient remises aux autorités. Les gens
ont été torturés jusqu'à ce qu'ils avouent qu'ils possédaient un fusil, un revolver
ou autre chose alors, qu'en fait, qu'ils n'avaient rien. Pour éviter cela ils
étaient obligés de payer un prix fabuleux à un turc pour se procurer une arme
quelconque qu'ils puissent remettre à la police. On fit ma promesse très libérale
que, si tout le monde rendait les armes, il ne subsisterait aucun problème.
Les bourgades et les villages furent encerclés par les gendarmes et presque
tous les hommes arrêtés. Ils furent alors systématiquement battus et torturés,
pour la plupart sans qu'aucune accusation de quelque sorte que ce soit ait été
portée contre eux. Le résultat est que la police parvint à rassembler un grand
nombre d'armes et quelques bombes. On ne saura probablement jamais combien de
bombes ont pu être frauduleusement placées par la police et combien d'armes
ont été obtenues de gens parfaitement innocents qui le firent uniquement pour
en avoir à remettre. Il est cependant certain que bien des gens qui qui furent
amenés à donner une arme quelconque ne participèrent jamais à aucun complot
révolutionnaire et qu'il n'y eut même pas la remise d'une arme comme prétexte
utilisé contre beaucoup de ceux qui furent torturés. Parallèlement, tous les
Arméniens éminents étaient arrêtés. Les autorités catégoriquement que tous ceux
qui avaient été appréhendés étaient impliqués dans le complot contre le gouvernement
et qu'aucun n'avait été injustement arrêté. Tout se passant dans le secret,
il est évidemment impossible à des tiers de savoir la vérité sur ce genre de
déclaration, encore moins d'apporter la preuve de leur fausseté, mais à la lumière
des évènements ultérieurs, il faudrait avoir beaucoup d'imagination pour les
croire. Des centaines d'hommes éminents ont ainsi été jetés en prison ; puis
on les a amenés, et il ne fait aucun doute que tous ont été assassiné à quelques
heures de distance d'ici. Des milliers de soldats arméniens ont été également
arrêtés et emmenés, prétendument pour es faire travailler sur les routes. Autant
que je sache, on a jamais eu la moindre nouvelle à leur sujet et on sait que
certains d'entre eux ont été abattus. Il ne fait aucun doute que les autres
ont subi le même sort."
Rapport du 24 juillet, comment le massacre devient possible.
"Puis, lorsque pratiquement tous les hommes eurent disparu et que toutes
les armes eurent été livrées ou trouvées par la police, on annonça que tous
les Arméniens devaient être déportés. Une résistance efficace à l'ordre de déportation
était donc impossible. Toute l'opération avait été si adroitement planifiée
que la police et la gendarmerie furent en mesure d'y procéder sans courir le
moindre risque. Quelques milliers d'hommes ont ainsi pu faire disparaître de
15 à 20 000 Arméniens de cette région. Il semble que la même méthode ait été
suivie dans d'autre parties de ce vilayet ainsi que dans d'autres vilayets.
Il est impossible de dire combien d'Arméniens ont été tués, mais on estime que
le chiffre avoisine le million."
Rapport du 24 juillet, La mort des femmes et des enfants
"Le camp où ils se trouvent offre une scène de L'Enfer de Dante. On ne saurait
imaginer plus grande misère. C'était déjà assez terrible auparavant, lorsqu'il
y avait là quelques milliers de de malheureux dans un état épouvantable, mais
maintenant, alors que l'on abandonne ici seulement ceux qui sont dans le pire
état, le spectacle est indescriptible. Il y a des morts et des mourants partout.
On voit deux ou trois petits enfants pleurant sur le corps de leur mère, tirant
sur les vêtements du cadavre, échevelés et le regard fixe ; d'autres petits
enfants sont nus ou presque nus, couverts de vermine, gisant à terre recroquevillés,
morts ou à l'agonie. d'autres femmes et enfants sont à ce point émaciés que
leur profil a exactement l'aspect d'un crâne de squelette ; un petit garçon
qui ne portait qu'un lambeau de chemise et une unique chaussette déchirée n'était
lui, effectivement plus qu'un squelette ; d'autres enfants au ventre ballonné
étaient couchés au soleil ; très rarement un homme, dans la plupart des cas
des femmes et des enfants, tous au dernier degré de la misère et attendant que
la mort vienne les délivrer. Je suppose qu'on apporte un peu de ravitaillement
à ces gens, mais la plupart ne sont plus en état de manger."
|