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Rapport Bryce - Chapitre VI point 62
ERZINDJAN : Rapport de 2 infirmières danoises de la
Croix Rouge, en service auprès de l'armée allemande, en mission
à Erzeroum : Communiqué par un Suisse de Genève.
En mars 1915, nous avons appris par un médecin arménien, qui
mourut du typhus plus tard que le gouvernement turc préparait un massacre
à grande échelle. Il nous demanda d'aller nous renseigner auprès
du Général Passelt. Nous apprîmes que le général
(homme très respectueux) en avait de forts soupçons et il demanda
pour cette raison, à être relevé de ses fonctions
Nous sommes tombées malade par le typhus et en raison des nombreux changements
intervenus à la direction de l'hôpital, nous avons dû quitter
Erzeroum.
Par l'intermédiaire du Consulat allemand à Erzeroum, qui avait
la confiance des Arméniens, nous avons été engagées
par la Croix Rouge à Erzindjan et nous avons travaillé ici pendant
7 semaines. Au début du mois de Juin, le directeur de la Croix Rouge
d'Erzindjan, le chirurgien A. nous a appris que les Arméniens s'étaient
révoltés à Van et que des mesures avaient été
prises contre eux. Par conséquent, toute la population arménienne
de Erzindjan et des alentours devait être emmenée en Mésopotamie
pour qu'ils ne soient plus majoritaires. Il n'y avait cependant aucune allusion
à un massacre et des mesures devaient prises pour nourrir les exilés
et assurer leur sécurité avec une escorte militaire. Des wagons
chargés d'armes et de bombes avaient soit-disant été découverts
à Erzindjan et beaucoup d'arrestations eurent lieu. La Croix Rouge reçu
l'interdiction d'avoir des relations avec les exilés et de sortir d'un
certain périmètre.
Après cela, il fut donné quelques jours à la population
pour vendre leurs biens, ce qui fut fait à des prix ridicules. Dans la
première semaine de juin, le 1er convoi partit. Les gens riches avaient
le droit d'emmener leur voiture. Ils devaient se rendre à Harpout. Les
3 jours suivants, d'autres déportations suivirent. Beaucoup d'enfants
furent pris en charge par des familles musulmanes. Mais par la suite, les autorités
ont décidé que ces enfants devaient également partir en
exil. Les familles arméniennes employées à l'hôpital
devaient aussi partir avec les autres, même une femme malade. Les protestation
du Dr. Neukirch, qui la soignait, n'eurent aucun effet, si ce n'est de retarder
son départ de 2 jours. Un soldat attaché à la direction
comme cordonnier, dit à Sur B. " Maintenant, j'ai 46 ans et
je suis encore réquisitionné par l'armée, bien que j'ai
toujours payé régulièrement ma taxe d'exemption. Je n'ai
jamais rien fait contre le gouvernement, et ils m'enlève ma mère
de 7O ans, ma femme, et mes 5 enfants. Je ne sais même pas où ils
vont. " Il était très affecté à l'idée
de les voir partir ainsi que sa petite fille d'un an et demi : " Elle est
si mignonne, elle a de si jolis yeux ". Il pleura comme un enfant. Le jour
suivant, il revint : " Je sais la vérité. Ils sont tous morts
". Et c'était vrai. Notre cuisinier turc vint nous voir en pleurant
et nous raconta comment des Kurdes avaient attaqué le malheureux convoi
à Kamakh Boghaz , avaient tout pillé et tués un grand nombre
d'exilés. Ce devait être le 14 juin
.
Le vendredi 11 juin, une partie des troupes régulières (appartenant
à la 86ème brigade de cavalerie) fut envoyée pour donner
des ordres aux Kurdes. Nous avons incidemment appris de ces soldats comment
ces Arméniens sans défense furent massacrés jusqu'au dernier.
La boucherie avait duré 4 heures. Les femmes s'étaient jetées
à genoux et avaient jeté leurs enfants dans l'Euphrate. "
C'était horrible ", dit un jeune soldat. " Je ne pouvais pas
tirer ; je n'ai pas pu tirer, j'ai seulement fait semblant ". Nous avons
souvent entendu des Turcs exprimer leur désaveux et leur pitié.
Les soldats nous ont dit qu'il y avait des chariots à bétail déjà
prêts pour emmener les corps dans la rivière et effacer toute trace
de massacre. Le lendemain, une grande battue fut organisée dans les champs
de maïs (le maïs était haut et beaucoup d'Arméniens
s'y étaient cachés).
Dés cette date des convois d'exilés arrivèrent continuellement,
tous en route pour le massacre ; nous n'avions plus de doute sur leur sort après
les témoignages unanimes que nous avions reçus de tous côtés.
Plus tard, notre chauffeur turc nous a appris que les victimes avaient les mains
liées dans le dos et étaient jetées du haut de la falaise
dans la rivière. Ces méthodes étaient employées
quand il y en avait un trop grand nombre. C'était une forme d'assassinat
plus facile. Sur B et moi-même, bien sûr, avions déjà
réfléchi à ce que nous pouvions faire, et nous décidâmes
de voyager avec l'un de ces convois pour Harpout. Nous ne savions pas encore,
que ce massacre sur la route, avait été ordonné par le
gouvernement et nous pensions pouvoir contrer la brutalité des gendarmes
et repousser les assauts des kurdes, en parlant le kurde et donc avoir quelque
influence sur ces tribus.
Nous avons donc télégraphié au Consul d'Erzeroum, lui
expliquant que nous avions été renvoyées de l'hôpital,
le pressant, dans l'intérêt de l'Allemagne, de venir à Erzindjan.
Il prétendit qu'il lui était impossible de quitter son poste parce
qu'il attendait les Autrichiens qui devaient passer le 22 Juin. Le soir du 17
juin, nous sommes sorties nous promener avec Mr. C, le pharmacien de la direction
de la Croix Rouge. Il était tout autant que nous horrifié par
tant de cruauté et se sentait extrêmement peiné. Il avait
aussi été licencié de l'hôpital. Sur notre route,
nous avons rencontré un gendarme qui nous prévint qu'à
1O minutes de nous, un convoi d'exilés de Baibourt était arrêté.
Il nous raconta avec agitation comment, 1 par 1, les hommes avaient été
massacrés et jetés dans les profondeurs d'une gorge. " Kezzé,
kezzé, geliorlar " (tués, tués, jeté dedans)
". Il nous dit comment dans chaque village, les femmes étaient violées,
comment lui-même avait voulu avoir une fille, mais on lui avait dit qu'il
n'y avait plus de servante ; comment les enfants étaient violemment battus
quand ils pleuraient ou retardaient la marche. " Il y avait les corps nus
de 3 filles ; je les ai enterrés pour faire une bonne action " .conclut-il.
Le matin suivant, très tôt, nous avons entendu la procession des
exilés, passant devant notre maison, le long de la grande route menant
à Erzindjan. Nous les avons suivi et avons marché avec eux jusqu'à
la ville, environ 1 heure de marche. Mr. G. était venu avec nous. C'était
un très grand convoi, seulement 2 ou 3 hommes et le reste des femmes
et des enfants. Beaucoup de femmes avaient l'air dément. Elles pleuraient
: " Epargnez nous, nous deviendrons musulmane ou allemande ou ce que vous
vous voudrez ; seulement épargnez-nous. Nous allons être emmenées
à Kamakh Boghaz pour être égorgées ", et elles
faisaient en même temps le geste. D'autres restaient silencieuses et marchaient
patiemment avec quelques paquets dur le dos et leurs enfants dans les bras.
D'autres nous priaient de sauver leurs enfants. Beaucoup de Turcs sont arrivés
et ont pris les petits enfants et les files avec ou sans le consentement des
parents. Il n'y avait pas de temps pour la réflexion. La foule était
pressée en avant continuellement par les gendarmes à cheval. Arrivés
aux faubourgs de la ville, la route de Kamak Boghaz se séparait de la
grande route. A ce moment-là, la scène ressemblait à une
véritable marché aux esclaves. De notre côté, nous
prirent un groupe de 6 enfants de 3 à 14 ans, qui s'agrippaient à
nous et aussi une autre petite fille que nous avons confiée à
notre cuisinière turque qui était là. Elle voulait la prendre
pour travailler à la cuisine de la maison personnelle du Dr. A. Elle
garderait jusqu'à ce que nous puissions revenir la chercher, mais l'adjudant
du Dr. Riza Bay, a battu la femme et a jeté la fille à la rue.
Pendant ce temps, avec des cris d'agonie, le misérable convoi continuait
sa marche et nous sommes retournées à l'hôpital avec nos
6 enfants. Le Dr. A nous donna la permission de les garder dans notre chambre
jusqu'à ce que nous ayons fait nos bagages. Nous leur avons donné
à manger et ils sont devenus plus calme. " Maintenant nous sommes
sauvés " sanglotèrent-ils quand nous les avions pris. Ils
refusaient de nous lâcher la main. Le plus petit, le fils d'un riche habitant
de Baibourt, restait allongé, blotti sur la cape de sa mère ;
son visage était bouffi tellement il avait pleuré et il semblait
inconsolable. Une fois il a couru à la fenêtre et a montré
un gendarme : " C'est l'homme qui a tué mon père ".
Les enfants nous ont donné leur argent : 475 piastres (environ 4 livres)
que leur avait confié leur parents avec l'idée que peut-être
les enfants ne seraient pas tués.
Nous avons parcouru la ville pour obtenir la permission de faire voyager ces
enfants avec nous. On nous a dit que les hautes autorités étaient
en réunion pour décider du sort du convoi qui venait d'arriver.
Tout de même, sur B. a réussi à parler à une
connaissance qui lui a donné l'autorisation de prendre les enfants avec
elle et lui a proposé de leur donner de faux noms sur les passeports.
Cela nous a satisfait et de retour à l'hôpital, nous sommes parties
le soir même avec bagages et enfants pour nous installer dans un hôtel
d'Erzindjan. Les employées de l'hôpital étaient très
gentilles et nous sont dit : " vous avez fait une bonne action en prenant
ces enfants ". Nous n'avions pu trouver qu'une petite chambre pour 8. Pendant
la nuit, nous avons tous été effrayé quand on a frappé
à la porte. Mais ce n'était que pour nous demander s'il n'y avait
pas 2 femmes allemandes dans notre chambre. Puis tout est redevenu calme au
grand soulagement de nos petits. Leur première question a été
de savoir si nous allions les empêcher de devenir Mahométans et
si les infirmières de la Croix Rouge étaient les mêmes que
les leurs. Après, ils étaient rassurés. Nous les avons
laissé dans la chambre et sommes allées prendre un thé
dans un café. Nous avions remarqué que quelques patients qui nous
avaient toujours montré beaucoup de gratitude, ne nous reconnaissaient
plus maintenant. Le propriétaire du café commença à
parler fort et tout le monde écouta ce qu'il disait : " La mort
de ces femmes et de ces enfants a été décidé à
Constantinople ". Le Hodja (prêtre Turc) de notre hôpital nous
a dit entre autres choses : " Si Dieu n'a pas pitié d'eux, pourquoi
devriez-vous avoir pitié ? Les Arméniens ont fait des atrocités
à Van. Cela est arrivé parce que leur religion est ekzik (inférieure).
Les Musulmans n'auraient pas agit de même, Ils auraient effectué
ce massacre avec plus d'humanité ". Nous donnions toujours la même
réponse
Ils fallait pouvoir prouver leur culpabilité et
les juger, mais le massacre de femmes et d'enfants était et resterait
toujours un crime.
Puis nous avons rencontré le Mutessarif en personne, avec qui nous n'avions
pas réussi à obtenir un rendez-vous avant. L'homme ressemblait
au diable incarné et son comportement confirmait son apparence. Dans
un beuglement, il cria : " Les femmes n'ont pas à se mêler
de politique, mais ont le devoir de respecter le gouvernement " ! Nous
lui avons dit que nous aurions agi de la même manière s'il eut
s'agit de Mahométans, et que la politique n'avait rien à voir
avec notre conduite. Il répondit que nous avions été expulsée
de l'hôpital et que nous allions recevoir le même traitement de
sa part ; qu'il ne nous permettrait pas d'aller à Harpout pour chercher
nos affaires, mais qu'il allait nous envoyer à Sivas. Le pire était
qu'il nous interdit d'emmener avec nous les enfants et envoya les gendarmes
pour les récupérer à la chambre.
Sur le chemin du retour à l'hôtel, nous les avons croisés.
On les pressa quand ils furent à notre hauteur si bien que nous n'avons
pas pu leur redonner leur argent. Par la suite, nous avons demandé au
Dr. Lindenberg de s'assurer que cet argent leur soit restitué, mais pour
trouver où ils étaient, il a dû faire des tas d'investigations
auprès d'officiers turcs et c'est au moment de notre départ que
nous avons appris qu'ils avaient déjà été tués.
Comme nous n'avions plus de chance d'avoir d'autres nouvelles d'eux, Riza Bey
nous demanda ce qu'il fallait en faire. Nous avions déjà décidé
de l'envoyer pour soulager d'autres Arméniens.
A Erzindjan, on nous regardait avec méfiance. Ils ne voulaient plus
qu'on reste à l'hôtel et on nous emmena dans une maison abandonnée
par des Arméniens. Tout ce quartier paraissait mort. Des gens allaient
et venaient, vidant les maisons. Dans certaines demeures, des réfugiés
musulmans s'étaient déjà installés. Nous avions
maintenant un toit, mais personne ne consentirait à nous donner de la
nourriture. Alors nous avons réussi à envoyer 1 lettre au Dr.
A qui nous a gentiment permis de revenir à l'hôpital. Le jour suivant,
le Mutessarif a envoyé un chariot à bagages sans amortisseurs,
dans lequel nous aurions dû passer les 7 jours pour rejoindre Sivas. Nous
lui avons fait comprendre que nous n'acceptions pas et avec l'intervention du
Dr. A, ils nous ont envoyé une voiture avec la menace d'être arrêtées
si nous ne partions pas sur le champs. Cela se passa le lundi 21 juin et nous
préféré attendre les Autrichiens qui devaient arriver le
lendemain matin, pour continuer notre voyage en leur compagnie.
Le Dr. Lidengerg nous a fait la gentillesse de nous escorter jusqu'à
Riafahia. Au cours du premier jour de notre voyage, nous avons vu 5 cadavres.
L'un était celui d'une femme encore vêtue ; les autres étaient
nus et l'un d'entre eux décapité. Il y avait 2 officiers sur la
route avec nous et bien qu'ils cherchaient à garder leur incognito, nous
avons appris par les gendarmes qui nous escortaient qu'ils étaient des
Arméniens. Ils nous cachaient leur identité et étaient
très réservés envers nous. Par contre, ils faisaient toujours
attention à ne pas être séparés de nous. Le 4ème
jour, nous nous sommes inquiétées de ne pas les voir. On nous
a fait comprendre que moins nous nous intéressions à eux, mieux
cela vaudrait pour nous. Sur la route, nous avons fait étape dans un
village grec. Un homme à l'allure sauvage, se tenait au bord de la route.
Il nous dit qu'il était là pour tuer tous les Arméniens
qui passaient et qu'il en avait déjà tués 25O. Il expliqua
qu'ils avaient tous mérité leur sort car ils étaient tous
anarchistes ; pas libéraux ou socialistes, mais anarchistes. Il dit aux
gendarmes qu'il avait reçu des ordres par téléphone pour
tuer nos 2 compagnons de voyage. Ces 2 hommes avec leurs guides arméniens
avaient dû périr ici. Nous n'avons pas pu retenir notre colère
devant cet assassin, mais quand il est parti, notre conducteur grec nous a mis
en garde. " Ne dites rien, sinon
" Et il a fait un geste explicite.
En fait la rumeur nous avait fait passer pour des arméniennes, ce qui
signifiait une condamnation à mort.
Un jour, nous avons rencontré un convoi d'exilés qui avaient
dû quitter leurs villages prospères et qui étaient en route
pour Kamakh Boghaz. Nous nous sommes arrêtés un long moment au
bord du chemin pour qu'il nous doublent. Cette scène ne s'effacera jamais
pour aucun d'entre nous. Un très petit nombre d'hommes âgés,
un grand nombre de femmes à l'allure énergique, une foule d'adorables
enfants, quelques uns avec les cheveux blonds et les yeux bleus, une petite
fille souriant à toutes ces choses étranges qu'elle voyait, et
tous les autres visages avaient la solennité de la mort. Il n'y avait
aucun bruit ; tout était calme. Ils marchaient en ordre, les enfants
généralement étaient installés dans des charrettes
et en nous dépassant, certains nous saluaient. Tous ces pauvres gens,
sont maintenant auprès d Dieu, et leurs pleurs les avaient précédés.
On aida une vieille femme à descendre de son âne parce qu'elle
ne tenait plus en scelle mais immédiatement après elle fut tuée.
Nos curs se glacèrent.
Le gendarme qui était près de nous , nous a dit alors qu'il avait
escorté un convoi de 3 000 femmes et enfants à Manahatoun (près
d'Erzeroum) et Kanakh Boghaz. " Hep gildi,bildi " dit-il. " Tous
partis, tous tués ". nous lui avons demandé " pourquoi
les condamner à de si horribles tourments ; pourquoi ne pas les tuer
dans leurs villages ? " Réponse : " c'est mieux ainsi. Ils
doivent souffrir et en plus, ça ne laisserait pas la place pour nous
les musulmans, avec tous ces cadavres, il y aurait une odeur pestilentielle
! "
Nous avons passé une nuit à Enderessi, à 1 journée
de voyage de Shabin Kar-Hissar. Comme d'habitude, nous avons été
logées dans une maison arménienne vide. Sur le mur, on avait écrit
en turc : " Notre demeure est maintenant dans les montagnes, nous n'avons
plus besoin de toit pour nous abriter ; nous avons déjà bu la
tasse amère de la mort, nous n'avons plus besoin de juge ". La cave
était occupée par les femmes et les enfants. Les gendarmes nous
ont expliqué qu'ils ne savaient pas encore qu'ils seraient exilés
le lendemain matin. Ils ne savaient pas non plus ce qu'étaient devenus
les hommes ; ils étaient inquiets, mais pas désespérés.
Juste après m'être endormie, je fus réveillée par
des coup de feu très proches suivis par un autre, et j'ai distinctement
entendu les ordres. J'ai tout de suite compris ce qui arrivait, et connaissant
tout ce que j'avais vu, je ressentis un sentiment de soulagement à l'idée
que ces pauvres créatures ne pouvaient plus être atteintes par
la cruauté humaine.
Le lendemain, nous avons appris que 1O Arméniens avaient été
tués. C'étaient les coups de feu que j'avais entendus. Des civils
turcs étaient à la recherche des fugitifs. Nous les avons vu partir
à cheval avec des revolvers. Sur le bord de la route, il y avait 2 hommes
armés, debout sous un arbre, se partageant les vêtements d' un
Arménien mort. Puis, nous sommes passés devant un endroit couvert
de sang. Il n'y avait plus de cadavres, mais leurs traces restaient.
Une fois, nous avons rencontré un grand nombre de laboureurs qui jusque-là
avaient eu le droit de continuer leur travail. Ils furent triés en 3
groupes
Musulmans, Grecs et Arméniens. Ils y avait plusieurs officiers
avec ces derniers. Le jeune Hassan s'exclama : Ils vont tous être massacrés
". Nous avons continué notre voyage et sur une colline, notre conducteur
pointa son fouet vers la vallée et nous avons vu que le groupe d'Arméniens,
environ 4OO hommes, se mettaient en ligne au bord de la pente, le long de la
grande route. Nous savions ce qui allait se passer ensuite.
Deux jour après notre arrivée à Sivas, nous avons vu le
même scénario ; les baïonnettes des soldats brillaient au
soleil. Ailleurs, nous avons vu 1O gendarmes les tuant pendant que des ouvriers
turcs les achevaient avec des couteaux et des pierres. Ici, 1O Arméniens
réussirent à se sauver. Par la suite, à la Mission Hospital
de Sivas, nous avons retrouvé un des hommes qui s'était échappé.
Il nous a expliqué que 1OO Arméniens avaient été
massacrés. Lui-même avait reçu un coup à la nuque,
et s'était évanoui. Quand il avait repris conscience et il s'était
traîné pendant 2 jours jusqu'à Sivas.
A une distance de 12 heures de Sivas, nous avons passé la nuit dans
un bâtiment du gouvernement. Pendant plusieurs heures, 1 gendarme, assis
devant notre porte, chantonnait puis dit à haute voix : " Ermenleri
hep kesdiler..les Arméniens ont tous été tués !
" Dans la pièce d'à côté, on parlait au téléphone.
Nous avons compris qu'on donnait des instructions sur la façon d'arrêter
les Arméniens. Ils parlaient d'un certain Ohannes qu'ils n'avaient pas
encore réussi à trouver.
Une nuit, nous avons dormi dans une maison arménienne où les
femmes venaient d'apprendre que les hommes de la famille étaient condamnés
à mort. C'était effrayant d'entre leurs pleurs angoissés.
Nous ne pouvions pas leur venir en aide en leur parlant. " Votre empereur
ne peut-il pas nous aider ? " sanglotaient-elles. Le gendarme vit leur
détresse sur leur visage et dit : Les pleurs vous ennuient, je vais leur
interdire de pleurer. Mais il s'est calmé ; Il pris alors un malin plaisir
à raconter tous, toutes les horreurs que nous avions vues en route et
il dit au jeune Hassan " D'abord nous tuons tous les Arméniens,
puis les Grecs et ensuite les Kurdes ". Il jubila en ajoutant " et
ensuite les étrangers ! ". Notre conducteur grec fut victime encore
d'une plus atroce plaisanterie : " Regarge en bas dans les fossés,
il y a aussi des Grecs ! "
Enfin nous arrivâmes à Sivas. Nous avons dû attendre 1 heure
devant le bâtiment du gouvernement avant qu'on examine nos papiers et
qu'on nous donne la permission d'aller chez les Américains. Là
aussi, tout était désarroi et tristesse.
Le 1er juillet, nous avons quitté Sivas pour rejoindre Kaisaria le 4.
On nous avait donné la permission d'aller à Talas après
avoir laissé nos bagages à l'école jésuite ; mais
quand nous avons voulu revenir de Kaisaria, on nous a refusé l'autorisation
de partir et emmené à l'école jésuite, où
un gendarme était posté devant la porte. Les missionnaires américains
ont réussi à obtenir notre liberté. Nous sommes retournées
à Talas où nous avons passé plusieurs jours de pleine agitation
; Il y avait ici, comme à Kaisaria beaucoup d'arrestations. Les pauvres
Arméniens ne savaient jamais ce que leur apporterait le lendemain. Une
nouvelle effrayante arriva nous apprenant que tous les Arméniens avaient
été expulsés de Sivas. Ce qui s'est passé ici et
dans les villages alentours sera rapporté par la Mission Américaine.
Quand nous avons découvert qu'ils voulaient nous prendre, en nous empêchant
de rejoindre les Autrichiens pour le voyage, nous avons télégraphié
à l'Ambassade Allemande, pour obtenir l'autorisation de partir. Il n'y
a rien à raconter sur cette partie du voyage, si ce n'est que les sauterelles
avaient détruits à plusieurs endroits, tous les fruits, les légumes
pour que les Turcs connaissent le début de la punition divine.
Traduit de l'anglais par Monique Kadeyan-Manilève
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