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Les historiettes d'une mamie pas comme les autres
La légende d’Akhtamar, traduite par Alice Varvarian,
et racontée par mamie.
Déjà les vacances de printemps ! Au jardin, Clara et Pauline,
bien installées dans la balancelle, papotaient gentiment en se laissant
bercer. Eric, qui jouait avec Tchouki, les aidait à garder le rythme.
Mamie se disait en les contemplant que le temps courait si vite qu’il
était impossible de le retenir. La première année de collège
de Clara arrivait à sa fin…Et pourtant, il semblait à mamie
que le jour où sa petite-fille lui avait confié ses craintes quant
au collège n’était pas si loin !
Après le goûter, mamie et papy furent bien étonnés
lorsque les enfants les invitèrent à écouter une histoire.
Habituellement c’était le contraire.
Durant l’année, Clara et Pauline avaient étudié
certaines légendes de la mythologie grecque et elles avaient raconté
à Eric la légende de la mer Egée. Eric voulait la faire
connaître à ses grands-parents. Comme il avait des difficultés
pour commencer, papy lui dit :
- Fais comme mamie, démarre en disant « Il était une fois…
» et le reste suivra.
Eric se lança :
- Il était une fois un roi qui s’appelait Egée. Ce roi avait
un fils qui s’appelait Thésée. Son royaume se trouvait près
de la mer. Non loin de son royaume, il y avait une île où vivait
le Minotaure, un monstre qui avait une tête de taureau avec le corps d’un
homme.
Chaque année, le roi Egée devait lui envoyer en pâture sept
jeunes gens et sept jeunes filles.
Mais une année, afin de tuer le monstre, le prince Thésée
décida de faire partie des quatorze jeunes qui allaient au sacrifice.
Un bateau à voiles noires attendait leur embarquement.
Au moment des adieux, le roi Egée supplia son fils de hisser des voiles
blanches s’il revenait vainqueur. Thésée rassura son père
et lui promit de changer les voiles pour son retour.
Eric raconta, avec l’aide de Pauline et de Clara, comment Thésée
tua le Minotaure, comment il oublia de changer les voiles et comment son pauvre
père, apercevant les voiles noires sur l’horizon, s’était
jeté dans la mer du haut du rocher d’où il guettait l’arrivée
du navire.
- Et depuis ce jour, la mer qui engloutit le roi Egée se nomme «
La mer Egée », termina tristement Eric.
Evidemment, s’en suivit une conversation au sujet du labyrinthe conçu
par Dédale, de l’île de Crête et du roi Minos, d’Ariane,
la sœur du monstre et de sa pelote de fil qui sauva Thésée,
mais surtout de l’impardonnable faute du prince qui causa la mort de son
père.
Papy et mamie ne savaient plus qui écouter. Peu à peu les enfants
se calmèrent et on entendit la voix de Pauline qui demandait :
- Mamie, pourriez-vous nous raconter une légende arménienne ?
Mamie qui leur avait préparé le joyeux conte de Hovhannès
Toumanian, « Houri-la-fainéante » fut bien embarrassée.
Mais cela ne dura pas très longtemps.
- J’en connais bien une, mais elle est aussi triste. C’est la légende
de l’île Akhtamar, proposa mamie.
Le livre de géographie qui avait servi pour la mer Egée et l’île
de Crête était toujours sur la table. Les enfants, grâce
au voyage de l’audacieuse grenouille, arrivèrent facilement au
mont Ararat. Ils mirent un doigt dessus et attendirent que mamie commence.
- Très bien, dit mamie, à présent descendez votre doigt
un peu plus bas, sur cette grosse tache bleue. Vous êtes en plein dans
la mer de Vane
(Vanadzov). Cette mer a plusieurs îles dont l’une, au sud de la
mer, se nomme Akhtamar.
La mer de Vane se trouve dans l’Arménie historique. Il y a beaucoup,
beaucoup de choses étonnantes à dire à son sujet, nous
verrons tout cela plus tard. Tenez, je vous donne l’un de ses anciens
noms : la mer de Naïri. De nos jours encore, Naïri est un joli prénom
de fille.
Commençons par la légende de cette île qui nous a été
racontée par Hovhannès Toumanian dans son émouvant poème
« Akhtamar ».
- Un peu comme Homère, mamie ? suggéra Clara.
- Ma chérie, ta comparaison est valable, car cet écrivain a composé
un poème épique, poème fleuve, pour nous rapporter la légende
de « David de Sassoun ». Mais pour le moment, contentons-nous de
son poème « Akhtamar ». Ecoutez !
Akhtamar
Vane, la mer aux charmants rivages,
Cachait pourtant un lourd secret,
Ses îles austères, comme sont les sages,
Le chuchotaient, le murmuraient :
Sur la côte, un joli village
Regardait, à la nuit tombée,
Un beau gaillard d’assez jeune âge
Rejoindre la mer d’un pas léger.
Alors la lune, sa complice,
Se cachait derrière les nuages,
Plongeant dans l’ombre, non sans malice,
Le ciel, la mer et le village.
Lui, n’attendant que ce moment,
N’ayant besoin d’aucun radeau,
Entrait dans l’onde rapidement,
Ses bras puissants fendaient les eaux !
Il bravait une mer en furie,
Une mer qui grondait mugissante !
L’île était loin, juste face à lui,
Sombre et hostile, même menaçante…
Heureusement, comme chaque nuit,
Sur la côte de l’île s’allumait
Une flamme qui luisait pour lui
Et le guidait en grand secret.
Ainsi il va la retrouver !
Il le savait, elle était là !
Sa chère Tamar, sa bien-aimée,
Inquiète et heureuse à la fois …
Pour aborder l’île au plus tôt,
La voir, la serrer sur son cœur,
Avec force il brisait les flots,
L’amour redoublait son ardeur,
D’amour et de peur frissonnante,
Depuis longtemps Tamar est là,
Guettant cette ombre ruisselante
Qui tel un dieu se dressera !
Dans le silence de la nuit,
Les voilà enfin enlacés…
Sauras-tu garder, belle nuit ,
Le secret d’un amour caché ?
Sans pitié, le temps court trop vite
Pour un amour si grand, si beau !
Heureux, mais inquiets ils se quittent,
Le jour va se lever bientôt.
Les vagues indiscrètes se glissaient
A travers les joncs, les roseaux,
Puis chuchotant s’en revenaient,
Médisant nos deux tourtereaux.
Les étoiles les épiaient du ciel,
Se moquant d’une si belle passion :
Comment cette jeune fille osait-elle
Défier des siècles de traditions !
- Mais qui est ce jeune téméraire,
Qui affronte vents et marées,
Et traverse en pleine nuit la mer
Pour rejoindre sa bien-aimée ?
Croit-il pouvoir nous prendre Tamar
Sans être puni pour ce forfait ?
La mer lui sera sans égard,
Elle veille sur nos filles en secret,
Dirent les gars de l’île, humiliés.
Ils éteignirent, par une nuit noire,
La flamme par Tamar allumée,
Laissant Tamar au désespoir…
Perdu sans le moindre repère,
Terre, ciel et mer se confondant,
Le jeune appelle, prie, il espère :
Sa voix est fauchée par le vent …
Tamar…
Déferlées, les vagues se jouaient
D’un homme qui avait tant aimé,
De crête en crête elles se passaient
Ses longs soupirs désespérés.
A’h… Tamar… A’h… Tamar…
Se brisant contre les rochers
Sa voix se perdit dans la nuit,
Puis soudain revint épuisée
Et dans un râle elle s’éteignit.
Au matin la mer rejeta
Sur la côte le corps d’un noyé…
Beau comme un dieu il était là
Et semblait vouloir murmurer :
A’h… Tamar…
Insensible, la mer caressait
Sur la rive les tiges des roseaux,
Et son onde heurtant les galets
Chuchotait, se faisait écho…
A’h…Tamar…
Akh…Tamar…
Le temps n’a pu faire oublier
L’histoire de leur si grand amour,
C’est pourquoi cette île fut nommée
Île Akhtamar, depuis ce jour !
Les enfants étaient émus. Je crois même que les fillettes
essuyaient en cachette une larme qu’elles n’avaient pu retenir.
Ce que voyant, notre papy s’exclama :
- Moi à sa place, j’aurais pris une bouée !
Les enfants réagirent en riant :
- Mais papy, c’est une légende !
- Une légende qui a été chercher son nom fort loin, puisqu’il
nous faut remonter environ 3000 années pour lire, en caractères
cunéiformes gravées par les Assyriens, le nom de Tadmor, qui signifie
: cité des palmiers. La déformation du mot « tadmor »aurait
donné le mot « tamar », qui signifie aussi « cité
des palmiers »
Tadmor est une ville sur une oasis, qui n’est pas tellement éloignée
de la mer de Vane, puisqu’elle se trouve au nord-est du désert
de Syrie.
Cette ville, connue sous le nom de Tadmor à l’époque de
la préhistoire, fut nommée « Palmyre » par les Romains.
Actuellement, elle s’appelle à nouveau « Tadmor ».
On se précipita sur le livre de géographie.
- Tu sais mamie, nous avons appris l’histoire des Assyriens et des Romains
cette année, si bien que j’ai très bien compris les explications
que tu nous a données, fit remarquer Clara avec satisfaction.
- Et puis nous sommes allées au musée du Louvre où nous
avons vu leurs magnifiques bas-reliefs avec des écritures cunéiformes.
J’aurais tant voulu pouvoir les lire ! dit la sérieuse petite Pauline.
- Tu sais quoi, mamie, dit Eric, je pense qu’un jour, un nomade en voyant
l’oasis l’a trouvée si belle qu’il a appelé
sa fiancée « Tamar ». Et comme Vanadzov n’est pas tellement
loin de cette oasis, les nomades ont dû se dire en la voyant : «
Tiens, encore une autre Tamar ! ».
La remarque d’Eric fit bien rire.
- Je vois pointer une nouvelle légende pour notre île, dit papy
en riant aussi.
Clara qui avait repris son calme réfléchissait, puis :
- En y pensant bien, quand, il y a 3000 ans, les Assyriens, installés
sur les rives du Tigre et l’Euphrate, gravaient leur l’histoire
en écritures cunéiformes, et bien à cette même époque,
les Celtes découvraient, sur les bords du Rhin, le territoire de la France
!
Les conversations animées qui s’en suivirent attirèrent
Tchouki. Etonné, il
regardait les enfants avec des yeux pleins de questions, en inclinant sa jolie
tête à droite, puis à gauche. Clara lui dit :
- C’est trop difficile pour toi, tu ne comprendrais pas !
Puis, se souvenant que la race de Tchouki, berger du Tibet remontait aussi à
plus de 3000 ans, elle continua en souriant :
- Quoique, on ne sait jamais…
Pour les parents.
Traduire du Toumanian relève d’un défi bien téméraire
!
Il est quasiment impossible de reproduire la sincérité et la
chaleur de son langage.
Souple, agile, vif, aux couleurs des plus nuancées, son langage lui permet
de se faufiler dans n’importe quelle situation, entraînant avec
lui tous les mots, qui, tels de délicats coups de pinceau, nous peignent
l’Arménie profonde, nous y transportent, nous font respirer dans
ses paysages et vivre avec ses personnages.
Peut-être que dans cette magie nos gènes y sont pour quelque chose…
L’imagination d’un enfant est facilement sollicitée par la
simplicité et la grâce de son expression, et c’est bien ce
qui m’a encouragée à oser le traduire, ou plutôt à
faire connaître quelques uns de ses textes par une reproduction fidèle
de leur contenu.
Evidemment, impossible de les comparer aux originaux : les lire en arménien
a de la saveur !
J’attire aussi votre attention sur le fait que je ne dis pas «
Le lac de Vane », mais « La mer de Vane ». Il est vrai qu’elle
n’est pas aussi grande que la mer Caspienne, qui a la même configuration,
mais avec ses 3738 km2, elle est bien plus grande que d’autres lacs que
l’on nomme « mer ». D’ailleurs c’est la traduction
de Vanadzov, dzov signifiant mer.
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