20/05/2013 - 14:38  
Accueil > Historiettes > Anahit et la carte de l'Arménie (suite)

 
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Economie

  Anahit et la carte de l'Arménie (suite)

  Les historiettes d'une mamie pas comme les autres Mamie et Parouïr Sévak.
      Deux poèmes

L’une des tâches journalières de papy était de s’enquérir du courrier arrivé par voie traditionnelle ou par voie électronique.
Ce jour-là l’ordinateur lui avait réservé une belle surprise. En effet, il y avait un message de son fils. Il cliqua pour ouvrir la minuscule enveloppe du courriel et aussitôt la lettre du papa d’Eric et de Clara se présenta à l’écran. Papy la lut très sérieusement. Puis il s’empressa de cliquer sur le trombone qui retenait la pièce jointe : la carte de l’Arménie dessinée par nos trois écoliers apparut sur l’écran comme dans un miroir magique de conte de fée. Surpris, papy murmura :

-     Quelle innocente imagination ! Bravo mes petits, bravo !

Puis il s’exclama :

-     C’est mamie qui va être contente !

Sans tarder il demanda à l’imprimante de passer au travail. Celle-ci se mit nonchalamment à l’œuvre, car elle prenait tout son temps pour choisir les couleurs.

Papy regardait l’image que l’imprimante déroulait lentement devant lui. Soudain il eut une idée géniale : encadrer le « tableau ».

Il sortit en sifflotant et mamie fut étonnée de le voir se hâter vers l’atelier. Tchouki, qui le suivait, réussit à se faufiler à l’intérieur avant que son maître ne lui ferme la porte au nez.

Notre grand bricoleur se mit à l’ouvrage et bientôt, sous ses doigts habiles, un cadre apparut. Il y installa le « portrait d’Anahit »

-     Ce n’est pas mal du tout mon garçon ! J’espère qu’il va plaire à mamie ! se
      dit-il en considérant le fruit de son travail avec satisfaction.

Il rentra à la maison tout souriant et alla discrètement placer le cadre sur la cheminée. Puis, s’installant pour lire son journal, il attendit patiemment avec Tchouki que mamie le remarque.

Elle, toujours absorbée par son travail, allait et venait sans même jeter un coup d’œil de ce côté. Alors papy utilisa une astuce infaillible :

-     As-tu vu la poussière qui s’est déposée sur le bord de la cheminée ! dit-il en
      élevant la voix

-     Oui, mais je l’ai prise ce matin ! rétorqua mamie.

-     Désolée, ma chère, mais je t’assure que sous le soleil ce n’est pas beau à voir,
       répliqua calmement papy.

Mamie arriva aussitôt, en se disant que… Mais elle ne se disait absolument rien…Elle regardait l’image qui se détachait si nettement du tablier de la cheminée !

-     Les petits ? demanda-t-elle émue et surprise, en pointant son doigt.

Papy, lui enveloppant les épaules de son bras encore puissant d’ancien haltérophile, répondit en la serrant tendrement contre lui :

-     Je pense qu’à présent ils connaissent la carte de l’Arménie aussi bien que
      celle de la France.

Puis, il rajouta :

-     Je te le dis, car moi-même j’y ai beaucoup appris. Je ne t’avais jamais avoué
      que j’ai toujours eu du mal à retrouver les villes de l’Arménie sur une carte. A
      présent, grâce aux enfants, aucun problème ! Je peux te les indiquer sans
      hésiter. Une couronne pour repérer les villes du nord !

-     La rosette dans les cheveux est des plus jolie ! continua mamie.

-     Quelle belle natte ! plaisanta papy.

-     Erévan, petit bijou sur son oreille ! Il fallait le remarquer ! s’exclama mamie.

Comme Pauline, Clara et Eric, ils énuméraient le nom des différentes villes.
Ils ressemblaient à deux écoliers qui récitaient leur leçon.

Voyant que l’esprit de mamie était déjà parti « sur une autre planète », papy alla préparer un petit café. Cela signifiait qu’il était très content. Il savait aussi que l’odeur de la boisson préférée de mamie la ramènerait sur terre.

-     J’allais oublier de te dire que tes petits-enfants et Pauline vont venir avec
      leurs parents passer ce week-end à Beau-Four, dit papy en servant son
      savoureux breuvage. Ils ont prévu au menu de dimanche un barbecue à
      l’arménienne.

Mamie dit à Tchouki qui suivait leur conversation depuis un certain temps:

-     Mon pauvre toutou, je pense que tes copains n’auront pas beaucoup de temps
      pour jouer avec toi ! En revanche, tu seras bien gâté ! Il ne faudra pas trop
      manger !

Mais Tchouki ne comprenait toujours pas. Il regardait mamie d’un regard incertain, inclinant lentement la tête. Il était adorable ! Alors mamie lâcha les deux mots magiques :

-     Eric ! Clara !

Tchouki comprit enfin. Sa joie s’exprimait par tout son petit corps : il marchait à grands pas vers la porte en balançant fortement sa queue, revenait vers mamie en éternuant ( pour Tchouki, c’est la marque suprême du bonheur), s’éloignait à nouveau et enfin revenait frétiller son rondelet derrière près de mamie en tournant sa tête vers elle comme pour lui dire : « Allons-y ! Lève-toi ! ».

Papy qui suivait des yeux les manifestations de son petit ami se disait qu’une petite promenade lui ferait oublier les enfants. Il proposa son idée à l’assemblée qui l’accepta à l’unanimité.

Comme il savait s’y prendre pour tout arranger en douceur, ce papy-là !

Le vendredi soir arrivé, les murs de Beau-Four furent ravis de recueillir les éclats de voix et de rires des enfants. Il leur sembla même qu’il y en avait de nouvelles !
Pas étonnant ! Eric et Clara faisaient visiter la maison à leur amie Pauline. Les parents et les grands-parents suivaient à la queue leu leu.

Lorsque tout ce petit monde fut installé, on se rassembla dans la salle de séjour où papy avait allumé un bon feu dans la cheminée. Le regard des parents de Pauline tomba sur la carte que la silhouette de l’Arménie avait inspirée aux enfants.
-     C’est la fameuse carte-Anahit, s’exclama le papa de Pauline.

-     Pauline avait bien raison, elle est merveilleuse ! Elle est si richement parée qu’on pourrait même l’appeler Le joyau du Caucase, dit la maman de Pauline avec enthousiasme.

-     Peut-on savoir le nombre des habitants de ce joyau, s’intéressa sérieusement le papa de Pauline.

-     Seulement trois millions et demi, répondit papy avec un air légèrement contraint.

Mamie intervint :

-     Il est vrai que nous sommes peu, nous dit Parouïr Sévak, dans un magnifique poème, mais…

-     S’il vous plaît, mamie, dites-nous ce poème, interrompit la maman de Pauline en la priant d’un doux sourire.

- Avec plaisir, répondit mamie, mais installez-vous confortablement, car ce
poème, assez long, est une véritable leçon d’histoire de l’Arménie.

On prit place autour de la cheminée. Les enfants et Tchouki préférèrent s’asseoir par terre, sur le tapis, non loin du foyer.

Mamie se recueillit, puis redressant la tête dans un maintien qui inspirait le respect, elle commença lentement, d’une manière toute naturelle, sans élever la voix :

Nous sommes peu, mais, Arméniens nous sommes !
************************************************************
Poème de Parouïr Sévak
Traduit par Alice Varvarian

Nous sommes peu, il est vrai, mais Arméniens nous sommes,
Sans être pour cela meilleurs que d’autres hommes.

Simplement sachons-le, à part nous aucun homme
Ne possède la montagne qu’Ararat on prénomme.
Simplement que le ciel, depuis la nuit des temps,
Reconnaît son image dans notre lac Sévan,
Simplement c’est ici que David combattit,
Simplement c’est ici que Narek fut écrit,
Simplement ici-même, fruits de notre maîtrise,
La pierre devint poisson, les roches devinrent églises,
L’argile devint oiseau, tout a été culture,
Dont les enseignements assurent notre futur
Dans la beauté
Et la bonté,
Vers le sublime
Et vers le bien.

Qu’importe notre nombre puisqu’Arméniens nous sommes,
Sans être pour cela meilleurs que d’autres hommes.

Simplement notre destin à nul autre n’est commun,
Simplement notre terre fut noyée dans notre sang.
Simplement bien des siècles furent nos fidèles témoins,
Ils nous ont vus nombreux, ils nous ont vus puissants.
Mais par nous aucun peuple ne s’est senti soumis,
Aucun peuple n’a senti de nos bras la puissance,
S’ils ont été conquis
C’est par nos connaissances,
Nous avons dominé
Seulement par nos talents.
Simplement elle, la mort, qui nous a trop aimés,
Nous a pris malgré nous, nous a pris violemment.
Et lorsque bien contraints de quitter notre sol,
Partout sur notre route, à n’importe quel endroit,
Nous nous sommes efforcés d’apporter notre obole :
Nous avons construit des ponts,
Par nous des voûtes furent arquées,
Des terres furent labourées,
Apportant de riches moissons,
Avons donné nos chants, nos adages, nos pensées,
Et, pour garder leurs âmes d’être à jamais glacées,
Nous leur avons laissé
De nos yeux l’étincelle,
De notre cœur la pureté,
De notre âme une parcelle !

Peu nous sommes, il est vrai, aux pires sévices rompus !

Nous savons, avant même que nos plaies soient fermées,
Faire renaître l’enthousiasme pour vivre ou pour lutter.
Nous pouvons devenir, si nous sommes menacés,
Le glaive qui transperce le corps de l’ennemi
Ou celui qui aidera à jamais ses amis.
Du bien qu’on nous a fait nous avons essayé
De nous en acquitter par dix multiplié.
Et pour une juste cause, pour la faire rayonner,
Nous saurons faire le choix s’il faut nous sacrifier.
Mais si on nous traînait de force sur le bûcher,
Tel un feu de bois vert nous saurions l’enfumer.
Si brasier il y a, nous savons l’étouffer.
Et si besoin était d’apporter la clarté,
Tel un cierge flamboyant nous serions consumés.
Nous savons nous aimer passionnément d’amour,
Mais toujours respectueux de ceux qui nous entourent.

Etre mieux que quiconque, nous n’avons prétendu,

Nous nous connaissons bien !
On nous dit : Arméniens !

En être fier, pourquoi pas ?
Nous sommes là, le serons,
Mieux encore
Nous nous multiplierons.


Les vibrations de la voix de mamie, pourtant toujours aussi douce, s’emplissaient d’une émotion qui se communiquait à ses auditeurs.

Lorsque mamie eut terminé, un court silence d’admiration se fit pour cet écrivain qui avait su, avec naturel et simplicité que seule la vérité des faits peut permettre, rédiger en poème l’histoire de sa patrie, de la préhistoire à nos jours.

Voyant que ses invités étaient émus, papy voulut apporter sa touche de gaîté :

-     Parouïr Sévak nous a laissé, entre autres, un joli petit poème pour nous dire comment il se représentait le meilleur de chaque chose.
      Je vais vous le faire connaître pendant que mamie et les enfants mettront la table, car je commence à avoir faim.

Et papy commença avec bonhomie :

Le meilleur de chaque chose
*********************************

Poème de Parouïr Sévak
Traduit par Alice Varvarian

Meilleur sourire, sans hésiter :
Celui qu’on fait les yeux fermés !

Tandis que le meilleur des rêves :
Celui qu’on fait les yeux ouverts !

La meilleure des chansons, soudain,
D’une fenêtre ouverte vous parvient…

La meilleure parole est bien sûr
Conçue d’un silence long et mûr !

La meilleure nation, peut-être bien,
Ne voit dans l’empire son destin…

La meilleure croyance est bien celle
Qui jamais religion ne décèle.

Le meilleur masque, assurément,
Se nomme visage, tout simplement.

Et le meilleur de tous les rôles :
C’est le plus mal joué. C’est drôle !

Le meilleur amour, c’est certain :
L’inachevé, le rêve sans fin.


La meilleure des victimes : disons
Que c’est la rose (dans les chansons).

Le meilleur des singes au monde
Pourrait être l’Homme, en somme…

Et le meilleur des hommes, ma foi,
Veuillez m’excuser, car c’est moi …

Papy ayant terminé, invita son petit monde à passer à table.

Mamie avait préparé un léger dîner auquel on fit gaîment honneur.

Puis les papas et papy commencèrent une partie d’échecs, les mamans et mamie passèrent à la cuisine pour faire la vaisselle, tandis que les enfants jouaient à cache-tampon avec Tchouki.

Bientôt le père Sommeil arriva. Voyant la situation, il s’amusa à faire clignoter
les yeux des enfants fatigués d’une journée très remplie.
Ensuite il les invita à aller au lit. Les enfants le suivirent docilement, après avoir souhaité bonne nuit aux grandes personnes.
Les parents et les grands-parents se préparaient à faire de même, quand Eric apparut, en pyjama, sur le pas de la porte.

-     Mamie, dit-il, nous n’arrivons pas à dormir, car nous n’avons pas compris comment la pierre pouvait devenir poisson et l’argile, oiseau.

-     Il est tard, nous en parlerons demain, répondit mamie. Mais voyant Clara et Pauline arriver en chemise de nuit, elle sourit et donna l’explication suivante.

      Tout d’abord, il faut savoir que l’on attribuait à Jésus le signe du Poisson dans le zodiaque. Par la suite, lorsque les       chrétiens étaient persécutés, si l’un d’eux avait besoin de dire, en secret, qu’il était chrétien, il ne le disait pas avec des       paroles : il dessinait simplement un poisson. Dessiner un poisson signifiait : «Je suis chrétien, et toi ? »
      Donc, lorsque l’auteur nous dit que la pierre devint poisson, je pense qu’il faut comprendre que les cœurs durs comme de       la pierre se sont humanisés en devenant chrétiens. Allez ! au lit à présent ! nous verrons la suite demain.

      Les chuchotements qui arrivaient de la chambre des enfants s’éteignirent peu à peu. Ils s’étaient endormis.
      Parents et grands-parents ne tardèrent pas à en faire autant.

Devant l’âtre, étalé au sol comme une carpette oubliée, Tchouki dormait depuis longtemps.

Dans le silence de la nuit, on pouvait entendre le craquement des meubles qui répondaient discrètement aux crépitements des braises encore éveillées.


 

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