17/05/2008 - 20:51  
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Economie

  Eric, Clara et le conte ANAHIT

  Les historiettes d'une mamie pas comme les autres

Il pleuvait. Eric et Clara, debout devant la fenêtre, contemplaient en silence la pluie qui n’en finissait pas de tomber. Une ombre de tristesse planait dans la salle de séjour.

- C’est drôle, on dirait que la pluie forme un rideau juste devant la fenêtre, dit lentement Eric.

- Heureusement qu’il est transparent ton rideau, répondit Clara d’une voix qui semblait sortir des nuages.

- Clara, il te semble de quelle couleur, le rideau ? Moi je dirais plutôt… gris argent, réfléchissait Eric.

- Moi aussi, répondit Clara, en se rapprochant de son petit frère.

- Regarde bien Clara, tu ne trouves pas qu’il tremblote sans cesse ? fit remarquer Eric très sérieusement.

- Tu as raison, il frémit si rapidement qu’il semble même briller, observa Clara.

- J’espère qu’elle va bientôt s’arrêter, sans quoi les pauvres fleurs de
mamie…! dit Eric d’une voix compatissante..

- Mais, regarde-les ! Elles ne paraissent pas si malheureuses ! C’est à croire qu’elles en profitent pour faire leur toilette ! s’étonna Clara.

Peu à peu les enfants se ranimaient et retrouvaient leur joyeuse complicité.
Mamie, occupée aux préparatifs du déjeuner, suivait de la cuisine la conversation de ses petits-enfants. Elle était agréablement surprise de leurs réflexions. Ayant terminé son travail elle vint les rejoindre et leur dit comme pour leur donner raison :

- Et vous allez voir qu’au premier coup d’œil du soleil elles s’ouvriront et étaleront fièrement leurs plus belles couleurs !

Les enfants se tournèrent vers leur grand-mère et, d’une seule et même voix, lui dirent :

- Mamie, s’il te plaît, raconte-nous une histoire !
- Mais cette fois-ci ne nous mets pas dans l’histoire, nous sommes déjà grands,
ajouta Eric.

- Oh, ne crois pas que tu n’en as plus besoin, mon petit garçon ! lui dit mamie, puis elle continua en réfléchissant…, alors vous voulez une histoire …

Mamie était silencieuse. Elle cherchait dans sa mémoire si chargée de contes. Elle se demandait ce qu’elle pourrait leur raconter. Les enfants attendaient patiemment. Ils regardaient leur grand-mère avec confiance et retenaient la curiosité qui les envahissait. Mamie adorait ce regard et elle aurait voulu le faire durer plus longtemps ! Mais, ayant trouvé son histoire, elle leur dit :

- Je ne me souviens plus de quel pays était le dernier conte que je vous avais raconté. Cette fois-ci, ce sera un conte arménien dont l’auteur est Razaros Araïan (Ghazaros Aghaïan). Il nous rapporte l’histoire d’une jeune fille intelligente et courageuse : c’est l’histoire d’Anahit.

Attention !… Je vous emporte en Arménie, à une époque fort lointaine !

Les enfants rapprochèrent leurs tabourets du fauteuil de leur grand-mère. Mamie contempla un instant ces deux petits visages tendus vers elle, et, heureuse, elle commença ainsi :

Il était une fois, il y a fort longtemps, un roi et une reine qui étaient très aimés et
respectés de leur peuple. Le roi s’appelait Vatché, et la reine s’appelait Achrène.
En sages et bons souverains, ils veillaient au bien-être de leurs sujets.

Ils avaient un fils, Vatchagane, qui venait d’avoir vingt ans. Il était beau, courtois et brave. Il pratiquait fort bien les arts de combat de son époque, comme tout prince se doit de le faire, mais cela n’était pas ce qui lui plaisait le plus.

Ce jeune homme passait la plus grande partie de son temps plongé dans des
manuscrits, car il désirait connaître toutes les sciences qui fleurissaient à cette
époque. Il admirait son maître, le grand Mesrop Machtots et voulait suivre son
exemple.
Mais depuis quelque temps, cet amour pour les études inquiétait ses parents. En
effet, Vatchagane avait perdu toute sa vivacité, ses joues se creusaient et perdaient
peu à peu leur belle couleur.

Eric interrompit timidement mamie :

- Mamie, c’est le Mesrop Machtots * de l’exposé de Clara ?

- Bien sûr, mon chéri, répondit mamie en souriant.

- Mais alors, on peut situer ce conte dans le temps, il nous parle du cinquième siècle de notre ère ! s’exclama Clara.

- C’est très bien mes petits, mais dans notre conte, où en étions-nous ?

- Tu nous disais que le prince Vatchagane admirait Mesrop Machtots, répondirent les enfants.

- Oui, je continue, dit mamie. Donc, le prince était toujours plongé dans ses manuscrits. Mais depuis quelque temps, cet amour pour les études inquiétait ses parents.

Le roi et la reine pensaient que leur fils désirait se marier, mais n’osait pas le dire.
Il fut décidé que la reine Achrène lui en parlerait.

- Mon fils, lui dit-elle, tu es notre seul héritier et il est temps, sans doute, de penser à te marier. Nous avons dans notre entourage tant de jeunes et belles princesses qui n’ont d’yeux que pour toi ! Si l’une d’elles a fait battre ton cœur, nous serions heureux de te l’entendre dire !

- Chère mère, n’en dites pas davantage ! Je pense que ma vocation est d’être prêtre. D’ailleurs, vous et le roi, mon père, dirigez le pays comme je ne saurais jamais le faire.

Puis il prit les deux mains de la reine, les serra sur son cœur et, y déposant un
baiser, lui dit de ne pas s’inquiéter pour son avenir.

La reine, bouleversée, se hâta de rejoindre son époux qui l’attendait impatiemment.
Elle raconta en larmes la conversation qu’elle venait d’avoir avec son fils. Le roi
Vatché l’écouta gravement, puis, souriant à sa femme, lui dit :

- Ma chère amie, il n’y a vraiment rien d’alarmant dans tout ce que je viens
d’entendre, et je pense connaître la raison pour laquelle notre fils désire devenir
prêtre :

Depuis que Mesrop Machtots a conçu un alphabet pour notre langue, une grande
partie de la jeunesse de notre pays se sent la vocation d’enseigner cet alphabet dans
tous les foyers. C’est une excellente chose, car les portes du savoir s’ouvriront
devant tous ceux qui le désireront. Vatchagane fait partie de ces jeunes
et nous devons en être fiers ! Seulement il ne doit pas oublier qu’un prince a
également d’autres responsabilités à assumer. Je m’entretiendrai de tout cela
avec lui. Ne vous faites plus de souci.

La reine qui avait une grande confiance en son époux se retira rassurée.

Resté seul, le roi, après avoir longuement réfléchi, dut admettre que ces derniers temps, il n’avait pu s’intéresser à la vie de son fils, préoccupé qu’il était par celle de ses sujets.
Il se souvint de l’avoir envoyé, à plusieurs reprises, en reconnaissance dans différentes régions du royaume. Le prince et son inséparable ami, Varinague, y allaient habillés comme les gens du peuple, afin de pouvoir s’informer sur les conditions de vie des paysans, sans être reconnus.

Le roi se dit que Varinague pourrait sans doute lui apprendre quelque chose. Il le fit venir et lui dit :

- Varinague, tu sais que je t’aime comme mon propre enfant, aussi je voudrais que tu me répondes en toute sincérité. Ces dernières semaines, la reine et moi avons remarqué, dans le comportement du prince, une certaine tristesse et un goût pour la solitude. Il ne sort plus de la bibliothèque ! Pourrais-tu nous aider à en trouver la raison ?

- Sire, le prince ne me confie pas ses secrets, répondit respectueusement le jeune homme.

- Bien mon fils, tu peux te retirer, lui dit le roi.

Varinague quitta la salle. Il sembla au roi que sa question avait embarrassé le jeune homme et qu’il s’était retiré avec une certaine hésitation. Connaissant la loyale amitié qui liait ces deux amis, le roi se dit qu’il valait mieux attendre.

Or, Varinague connaissait la véritable cause de la tristesse du prince, mais il ne pouvait la dire au roi, car on ne peut dévoiler que son propre secret et jamais celui des autres ! Et voici ce qu’il savait :

Quelques mois auparavant, le roi Vatché les avait envoyés en mission ; cette dernière expédition avait bouleversé la vie du prince ! Comment l’oublier !

Vêtus en simples chasseurs, ils chevauchaient depuis plusieurs heures, lorsqu’ils arrivèrent à un petit village paisible et accueillant. Ils étaient très fatigués et avaient bien soif.
Ils se dirigèrent vers la place du village où se trouvait une fontaine. Quelques jeunes filles y étaient venues remplir leurs cruches. Elles discutaient joyeusement. Vatchagane leur demanda poliment un peu d’eau pour apaiser sa soif. L’une d’elle s’empressa d’emplir sa cruche et allait la lui présenter, lorsqu’une autre jeune fille la retint gentiment. Elle lui prit la cruche des mains et vida lentement l’eau fraîche qu’elle contenait, puis la remplit et la vida à nouveau, aussi lentement que la première fois. Elle recommença son petit manège plusieurs fois. De temps en temps, elle jetait un regard furtif sur les deux étrangers.

Varinague était furieux. Il pensait que la paysanne se moquait d’eux : «Elle n’aurait jamais osé faire une pareille chose, si elle avait su à qui elle jouait ses vilains tours ! »
Il se tourna vers le prince et fut surpris de le voir conquis par l’audace et la beauté de la jeune fille : il la regardait émerveillé !

En effet, Vatchagane se demandait pourquoi il ne pouvait détacher son regard de cette jeune fille ; toutes ces paysannes étaient aussi jolies les unes que les autres ! Elles avaient de beaux yeux bruns, une longue chevelure emprisonnée dans une épaisse natte, une taille fine et élancée !
Comme pour répondre aux questions qu’il se posait, la jeune fille releva la tête et leurs regards se rencontrèrent. Ses grands yeux noirs en amande étaient bordés de longs cils brillants, si longs qu’ils laissaient tomber une ombre frangée sur ses joues.

- Quel regard intelligent et paisible ! se dit Vatchagane.

Il lui semblait connaître cette jeune fille depuis toujours !

Varinague sentit ce qui ce passait dans l’âme de son ami d’enfance et se dit :

- Il est grand temps de partir d’ici !

La jeune fille ayant rempli la cruche pour la dernière fois la tendit à Vatchagane. Il but, et, la passant à Varinague, dit en s’adressant à la paysanne :

- Peux-tu m’expliquer à quel jeu tu jouais !

- Noble étranger, dans notre village, il n’est pas coutume de plaisanter lorsqu’on
nous demande à boire. Mais quand je vous ai vus fatigués et trempés
de sueur, j’ai pensé qu’il serait dangereux de vous laisser boire dans cet état
l’eau si fraîche de notre source ! Je m’excuse si j’ai abusé de votre patience.

Le prince fut heureux de constater qu’il ne s’était pas trompé, car elle était aussi intelligente que belle. Charmé, il lui demanda :

- Comment t’appelles-tu ?

- Anahit, répondit-elle.

- Qui est ton père ? continua le prince.

- Mon père est le berger de ce village, répondit Anahit. Mais, dit-elle, pourquoi ces questions ?

- Pour rien, répondit Vatchagane un peu mal à l’aise.

- Alors, permets-moi de te poser les mêmes questions, dit Anahit très sérieusement.

- Veux-tu que je te dise la vérité ou un mensonge ? demanda le prince en souriant.

- Donne-moi une réponse digne de toi, répondit Anahit toujours aussi sérieuse.

- Alors il vaut mieux que je me taise aujourd’hui, mais je te promets qu’un jour je te dirai qui je suis. Merci pour ton bon conseil, nous nous en souviendrons, n’est-ce pas mon ami, dit-il en se tournant vers Varinague.

Ils remercièrent les jeunes filles, les saluèrent et reprenant leurs montures, ils s’éloignèrent du village. Varinague était de fort mauvaise humeur, quant à Vatchagane, il semblait flotter sur un nuage ! Il demanda à son ami :

- Dis-moi en toute franchise ! As-tu vu au palais de mes parents une jeune fille comme celle que nous venons de quitter ?

- Non, bien sûr ! Comment voulez-vous voir une fille de berger dans votre palais !
répondit Varinague pour dévier la conversation. Mon prince, elle est la fille d’un berger ! Mieux vaut l’oublier !

- Mon ami, je n’ai jamais vécu le bonheur que je ressens à cet instant, continuait Vatchagane sans écouter la réponse de son ami.

- Reviens sur terre, le roi ne voudra jamais d’une paysanne pour belle-fille ! Son père est le berger du village ! Tu comprends ce que cela signifie ! lui dit Varinague en élevant la voix.

- Berger ? Mon père n’est-il pas le berger de son royaume ? quelle différence ? répondit Vatchagane toujours sur son nuage.

- Son père a pour sujets des vaches et des moutons ! il y a une différence que tu peux constater malgré les beaux discours de ta belle inconnue, fit remarquer Varinague.

Mais il regretta tout ce qu’il venait de dire, car dès cet instant, Vatchagane sombra dans un silence d’où aucune plaisanterie ne put l’en sortir. Ils revinrent au palais. Le prince rendit compte de sa mission à son père, comme à l’ordinaire. Personne ne soupçonna les douloureuses pensées qui tourmentaient Vatchagane. Il se disait que son ami avait raison, que jamais ses parents ne permettraient ce mariage. Et c’est ainsi qu’il décida de devenir prêtre, puisque Anahit ne serait jamais la compagne de sa vie !

Les jours passaient et le prince devenait de plus en plus indifférent à tout ce qui l’entourait.

Seul Varinague connaissait la cause de cette désolation. Aussi décida-t-il de s’informer au sujet d’Anahit.

Et c’est ainsi qu’il apprit que la mère d’Anahit était morte en lui donnant le jour. Elevée par son père, elle avait reçu une étrange éducation : elle était l’une des meilleurs élèves du grand maître Mesrop, grâce à elle tous les habitants de son village savaient lire et écrire, elle connaissait et pratiquait les arts de combat tel un valeureux guerrier, elle était une excellente écuyère, tout en étant une très bonne cuisinière, elle avait des doigts de fée pour broder ou tisser… Que faut-il ajouter à tout cela, sinon qu’elle connaissait, aussi bien qu’une princesse, l’usage des herbes médicinales !

Les jours et les semaines passaient. Le roi et la reine étaient de plus en plus inquiets ; Vatchagane n’était plus que l’ombre de lui-même. Ils appelèrent Varinague qui cette fois-ci jugea important de raconter ce qu’il savait. Le roi ne pouvait en croire ses oreilles ! Mais la reine, comprenant la détresse de son fils chéri se jeta aux genoux du roi et le supplia d’accepter ce que le destin leur apportait.

- Même si j’aime mon fils, ai-je le droit de donner à mon peuple une bergère pour
reine ! s’exclama le roi.

C’est alors que Varinague leur raconta les choses incroyables qu’il avait entendues au sujet d’Anahit

On fit venir Vatchagane. La reine lui annonça que le roi et elle acceptaient son choix pour la future reine de leur royaume, lui reprochant tendrement de pas s’être confié à elle, sa mère.

Il fut décidé que Varinague irait, chargé de cadeaux magnifiques dont une bague de grande valeur, demander la main d’Anahit pour son prince et ami. Il serait accompagné de quelques membres de la famille royale.

Arrivés au village, ils se firent indiquer la maison d’Anahit. Elle n’était pas chez elle. Ils furent reçus par son père. Celui-ci recouvrit le canapé d’un magnifique tapis et les pria de s’installer confortablement. Ensuite il s’inquiéta de l’objet de leur visite. Varinague prit la parole :

- La renommée de votre fille Anahit est arrivée jusqu’au palais du roi Vatché. Notre
prince Vatchagane a déjà rencontré Anahit, et depuis ce jour, il n’a pu oublier sa
beauté et sa gentillesse.
Nous sommes venus vous demander la main de votre fille Anahit pour notre prince
Vatchagane, annonça fièrement Varènague, en le saluant respectueusement.

Puis il déposa sur la table les présents qu’ils avaient apportés.

- Il est vrai que je suis son père, et que je me sens très honoré de la demande que vous me faites, mais c’est à Anahit de décider. Elle est au verger et ne va pas tarder à rentrer, dit le père d’Anahit.

Et, sans même jeter un regard sur les présents, il sortit pour appeler sa fille.

Varinague et ceux qui l’accompagnaient étaient stupéfaits ! Des rois appelaient de tous leurs vœux une pareille alliance pour leurs filles, et ce berger leur disait froidement que la réponse ne dépendait pas de lui !

Mais voici qu’Anahit arrivait chargée d’un panier de fruits magnifiques. Elle les salua discrètement, puis, ayant disposé les fruits avec beaucoup de goût sur un grand plateau d’osier, elle les présenta gracieusement à ces hôtes. Elle reconnut Varinague et rougit légèrement. Varinague le remarqua et en profita pour lui expliquer la raison de leur présence chez elle. Anahit répondit en ces termes :

- Cette demande en mariage m’honore et me fait plaisir, je le dis sans fausse pudeur,
mais j’ai fait vœu de prendre pour époux un homme ayant non seulement une bonne éducation, mais aussi un métier. Le prince Vatchagane a-t-il un métier ? demanda-t-elle.

- Le métier d’un fils de roi est de se préparer à être un bon monarque ! s’écrièrent
ensemble les membres de la famille royale.

Varinague se demandait ce qu’il allait dire à son ami. Mais Anahit continuait gravement :

- Il faut savoir que tout peut changer dans le cours d’une vie, que vous soyez roi ou non !

Puis s’adressant à Varinague :

- Dites à votre prince que je suis très touchée des sentiments qu’il a pour moi et que
je les partage, mais ma décision ne pourra changer même pour lui. S’il m’aime, ce
sera la meilleure manière de me le prouver.

Varinague voulut laisser au moins la bague en présent, mais Anahit refusa.
Ils retournèrent au palais ne sachant pas comment annoncer l’incroyable réponse à leur demande en mariage.

Mais ils allaient de surprise en surprise, car le prince, apprenant la raison du refus, approuva le vœu d’Anahit et décida d’apprendre le métier de tapissier. Il avait entendu dire qu’Anahit tissait de magnifiques tapis.

Une année s’écoula. Vatchagane était devenu l’un des meilleurs tapissiers du royaume. Il renouvela sa demande à Anahit qui l’accepta avec bonheur. Un très grand mariage fut célébré. Tous les sujets du roi étaient heureux, surtout les paysans !

Peu de temps après cet événement, le roi Vatché et la reine Achrène appelèrent le prince Vatchagane et la princesse Anahit et leur dirent :

- Le moment est venu pour nous de vous transmettre le règne de notre royaume.
Nous sommes très fatigués et nous serions heureux de pouvoir profiter du bonheur
que vous répandez autour de vous. Vous êtes prêts pour cette tâche, nous vous
faisons confiance !

Vatchagane devint roi et Anahit devint reine ! Ils étaient encore jeunes, mais ils gouvernaient en essayant de bien comprendre les besoins de leur peuple. Le jeune roi ne pouvait plus, comme il le faisait pour son père, parcourir les campagnes, déguisé en simple paysan, pour savoir ce qu’il devait faire pour améliorer la vie de ses sujets. Il chargeait de temps en temps Varinague de cette tâche.

Vatchagane et Anahit vivaient paisiblement dans leur palais, mais une ombre apparaissait sur leur bonheur. En effet, ils n’avaient aucune nouvelle de Varinague parti en mission depuis deux mois. Nos jeunes souverains étaient aussi très alarmés par la disparition de nombreuses personnes que l’on signalait dans leur royaume.

Vatchagane décida d’aller en secret à la recherche de son ami et, par la même occasion, d’éclaircir le mystère de ces disparitions ; Anahit pourrait gouverner seule, il lui faisait confiance. Il consulta ses parents et sa femme, et, ayant reçu leur approbation, il se mit en route.

Après avoir chevauché plusieurs heures dans la direction que Varinague avait prise, il arriva à une petite ville du nom de Péroje. Cette ville, qui n’existe plus à présent, se trouvait non loin de la frontière de son royaume. Il remarqua que beaucoup de gens allaient vers la place principale de la ville, et, curieux, il y dirigea son cheval. Là, il vit un groupe d’hommes bizarrement vêtus : ils ressemblaient à la fois à des soldats et à des religieux qui rappelaient des prêtres mages. Ceci l’intrigua. Il s’avança un peu pour comprendre ce qui se passait. C’est alors qu’il vit un vieillard à longue barbe blanche, au regard bienveillant, assis sur un riche tapis rouge. Il promettait du travail à des ouvriers qui en cherchaient

Mamie s’interrompit, car elle sentait que les enfants auraient bien voulu lui demander quelque chose. Alors, souriant malicieusement, elle dit :

- Le mot « mage » ne trouve pas sa place dans vos jolies têtes ?.

Les enfants se disaient bien que les Rois Mages n’avaient rien à faire avec Anahit, mais alors…

Mamie expliqua en quelques mots :

- A l’époque de ce conte, l’Arménie historique se trouvait partagée en deux provinces : l’une, sous la domination romaine et l’autre sous la domination perse. Mesrop Machtots vivait dans la dernière. Or, la Perse, à cette même époque, avait une religion dont les prêtres se nommaient « mages ». Je peux continuer à présent ?

- Nous en étions au gentil vieillard assis sur un beau tapis rouge, dit sérieusement Eric.

Mamie reprit la suite du conte.

- Soudain, le vieillard remarqua Vatchagane qui le dévisageait attentivement. Il lui fit
signe de venir à lui. Vatchagane s’en approcha et le salua. Le vieillard lui demanda :

- D’où viens-tu ?

- Je vais de ville en ville et je m’arrête dès que je trouve du travail, répondit Vatchagane.

- Quel est ton métier ? s’intéressa encore le vieillard.

- Je suis maître tapissier, mais n’ayant plus de famille, je n’éprouve pas le besoin
de me fixer quelque part, répondit hardiment Vatchagane, espérant découvrir qui
étaient ces hommes.

- Cherches-tu du travail ? demanda le vieillard.

- Je suis venu dans cette ville dans l’espoir d’en trouver, répondit Vatchagane.

- Bien, si tu es vraiment maître tapissier, j’aurai beaucoup de travail pour toi. Va te joindre au groupe qui se forme là-bas, dit le vieillard d’un ton paternel, en lui montrant quelques hommes qui avaient accepté de travailler pour lui.

Peu de temps après, tout ce monde s’organisa et on se mit en route. Vatchagane se joignit à la troupe.
Après plus d’une heure de marche, ils arrivèrent devant une haute muraille. Un énorme portail s’ouvrit laissant apparaître un somptueux palais dont Vatchagane ignorait jusque là l’existence. Il eut d’abord le réflexe de rebrousser chemin, mais pensant à Varinague, il s’engagea avec les autres travailleurs dans la cour qui entourait le palais.

On les conduisit vers une porte qui, leur dit-on, était la porte des ateliers. Ils y pénétrèrent, mais à peine étaient-ils entrés que la porte se referma bruyamment sur eux, les plongeant dans les ténèbres. Tous comprirent qu’ils étaient tombés dans un piège. Un silence de stupeur et de frayeur régna quelques instants. Vatchagane fut le premier à se ressaisir, mais au même moment, une porte s’ouvrit au loin laissant venir jusqu’à eux un faible rayon de lumière. Quelque chose qui ressemblait à un fantôme s’avançait péniblement dans leur direction. Leurs yeux s’habituaient peu à peu à l’obscurité. Ce qu’ils avaient devant eux était sans doute un être encore vivant ! D’ailleurs, il prit la parole :

- Ils vont revenir pour vous demander si vous avez un métier, dit-il d’une voix très faible. Dites que vous en avez un, sans quoi vous serez immédiatement abattu, car ici on ne garde pas les bouches inutiles.

- Et pour ceux qui ont un métier ? demanda à voix basse Vatchagane.

- Alors ils travailleront jusqu’à l’épuisement de leurs forces, répondit le malheureux.

Il s’arrêta un instant comme pour essayer de voir la personne qui lui parlait, puis il reprit aussitôt :

- Je suis encore en vie grâce à ma reine Anahit qui m’avait demandé d’apprendre
le métier de bijoutier. Mais je …

Il s’interrompit pour prêter l’oreille. Un bruit de pas martelant le sol leur parvenait… Vatchagane comprit qu’il avait devant lui son ami d’enfance Varinague, mais il pensa qu’il était préférable de lui cacher le malheur qui venait de le frapper également. Sans perdre de temps, Vatchagane lui demanda :

- Qui es-tu ?

- Je suis Varinague, ami du roi Vatchagane, lui répondit le pauvre Varinague qui était devenu presque aveugle.

Puis, Vatchagane s’adressa à ses compagnons d’infortune :

- Que ceux qui n’ont pas de métier disent qu’ils travaillent la tapisserie avec moi !

Il avait à peine prononcé son dernier mot que l’on entendit la lourde porte grincer sur ses gonds. Des soldats armés entrèrent dans la salle. Leur chef portait une torche dont la lueur vacillante des flammes rendait son affreux visage encore plus monstrueux. Il ordonna :

- Que ceux qui ont un métier se placent de ce côté-ci, les autres resteront à leur place.

Tous se déplacèrent sur le côté indiqué. Alors il demanda à chacun ce qu’il était capable de faire. Lorsqu’il s’adressa à Vatchagane, celui-ci montrant les trois ouvriers sans profession, lui répondit qu’il était maître tapissier et que ces trois hommes travaillaient pour lui. Il continua avec assurance et expliqua que leur travail exigeant de la lumière, il leur faudrait un endroit mieux éclairé. Ensuite il ajouta que pour la nourriture, ils se contenteraient de fruits et de légumes. Voyant l’expression agressive du chef, Vatchagane continua calmement :

- Les tapis que nous tissons valent trois fois leur poids en or.

- Si tu mens, je te le ferai regretter ! menaça le soldat en rapprochant sa torche du visage de Vatchagane.

Puis ils sortirent les laissant dans la plus complète obscurité...

Vatchagane appela doucement son ami et lui demanda de rester dans leur groupe, prétextant le besoin d’un bijoutier.

Peu de temps après, le vieillard à barbe blanche vint avec une escorte de soldats armés jusqu’aux dents. Il demanda à Vatchagane tout ce qu'il lui fallait pour travailler.

Vatchagane et ses compagnons furent mis dans un local mieux éclairé. Ils commencèrent le tissage d’un tapis d’une beauté et d’une finesse extraordinaire ! Vatchagane, en secret, plaçait dans des motifs fleuris, un message qu’il espérait faire parvenir à Anahit ! Lorsque l’ouvrage fut terminé, il fit appeler le surveillant, lui montra le tapis et lui dit :

- Vois-tu ce tapis ? il vaut trois fois son pesant d’or. Mais si tu veux en tirer le
double, alors il faudra le vendre à une personne capable de comprendre les
symboles formés par les motifs de fleurs : ce sont des porte-bonheur. On dit que
seule la reine Anahit en connaît le langage.

Puis faisant une pause, il continua d’un air détaché :

- Je crois que j’ai fait tout ce que je pouvais faire pour vous satisfaire.

Le surveillant, avide de garder tout l’or pour lui seul, enroula le tapis qui était si fin qu’il put le cacher sous ses vêtements et sortit des « ateliers ». Il alla droit aux écuries, sella un cheval et partit au galop vers le palais de Vatchagane.

Dans son palais, Anahit était très inquiète. Elle regrettait d’avoir laissé partir son mari sans escorte. Elle songeait, assise près de la fenêtre, quand soudain, son regard fut attiré par un cavalier qui arrivait à fond de train.
Elle donna l’ordre de le laisser entrer et se dirigea d’un air hautain vers la grande salle pour recevoir l’étranger. Il entra et se prosterna devant elle. Elle le releva et lui dit que dans ce royaume personne ne se prosternait devant elle. Puis elle lui demanda qui il était et ce qu’il désirait.

- Je suis marchand de tapis. La réputation de votre savoir dans cette profession m’étant parvenue je suis venu vous proposer une merveille ! Ce tapis a le pouvoir de porter bonheur à ceux qui savent déchiffrer les signes que forment les motifs, dit notre faux marchand en déroulant fièrement le fameux tapis.

Anahit s’avança, prit le tapis, le scruta un instant, puis l’installa sur son métier à tisser. Ainsi elle pouvait déchiffrer confortablement le message, car elle avait reconnu l’ouvrage de son cher Vatchagane ! Voici ce qu’elle découvrit :

« Je suis prisonnier. Varinague est avec moi. Ici nous sommes nombreux. De faux religieux nous font travailler comme des esclaves. Leur palais est caché derrière une
haute muraille. Il se trouve à l’est de la ville de Péroje. Presque deux heures de
marche. Ils sont nombreux et bien armés. Tu es notre seul espoir. Sois prudente ! »

Anahit lisait en souriant. Elle penchait gracieusement sa tête d’une épaule à l’autre, cachant la fureur qui emplissait son cœur. Enfin, se tournant vers le faux marchand elle dit d’une voix charmante :

- Marchand, tu ne m’as pas trompée. Ce tapis contient vraiment les symboles qui apportent bonheur et prospérité au foyer qui le possède. Aussi, je te l’achète pour
le double de sa valeur. J’avais perdu toute ma joie de vivre, et voici que soudain, je me sens toute joyeuse !

- Sa Majesté doit savoir que ce tapis vaut cinq fois son pesant d’or ! dit le faux marchand en saluant respectueusement la reine.

- Bien, répondit Anahit le sourire au lèvres, je vais faire appeler mon trésorier.

Mais à peine était-elle sortie qu’elle ordonna à ses gardes de se saisir du marchand et de le jeter en prison. Ainsi fut fait, avant même qu’il eut le temps de comprendre ce qui lui arrivait.
Elle fit résonner les trompettes de guerre, revêtit son armure, fourra sa longue chevelure sous son casque, fit avancer son destrier, puis, se mettant à la tête de son armée, elle la dirigea droit sur Péroje, soulevant sur son passage des nuages de poussière.

Ils arrivèrent à Péroje, mais Anahit donna l’ordre de contourner la ville et de continuer vers l’est, sans s’arrêter. Ils chevauchèrent encore plus d’une heure. La muraille apparut enfin. Anahit fit faire une halte à son armée. Elle consulta ses officiers qui lui conseillèrent d’utiliser la ruse pour se faire ouvrir le portail : il fut décidé d’envoyer quatre soldats déguisés en marchands qui devaient leur proposer de très beaux objets.

Anahit ordonna de reprendre la marche. Ils se rapprochèrent de la muraille qui était si haute que, de l’intérieur, on ne pouvait même pas soupçonner la présence de l’armée d’Anahit.
Les quatre soldats déguisés en marchands se présentèrent au portail. Les gardiens, croyant avoir affaire à des hommes sans armes, ouvrirent le lourd panneau en ricanant.
Mais sitôt dans la cour, les sabres des soldats d’Anahit étincelèrent tels des éclairs et s’abattirent sur les gardiens, avant même qu’ils aient eu le temps de pousser un cri !

Anahit éperonna son cheval qui l’emporta vers le portail ouvert. L’armée la suivit et envahit la cour qui retentit sous les sabots des chevaux excités. Prise au dépourvu, la garde s’empressa de donner l’alarme. Aussitôt les faux prêtres se transformèrent en redoutables soldats et organisèrent leur défense. La bataille fit rage pendant plus d’une heure !
L’armée d’Anahit était victorieuse ! Elle était maître des lieux.

Le vieux barbu et tous ses affreux bandits furent ligotés et jetés dans un coin de la cour sous surveillance.

Anahit et ses braves soldats, à la recherche des malheureux prisonniers, forçaient les portes, une à une.

Le bruit des armes était parvenu jusqu’à Vatchagane. Il fit regrouper tous les prisonniers derrière la porte ; ceux qui avaient encore un peu de force soutenaient les plus faibles.
Ensuite Vatchagane leur raconta de quelle manière il avait réussi à faire parvenir un message à la reine Anahit, sa femme. Elle était là, venue les délivrer avec son armée !

Varinague, qui avait reconnu la voix de Vatchagane dès le premier jour, put enfin exprimer toute son amitié à son ami d’enfance ! Il avait gardé le secret pour ne pas mettre en danger la vie de son roi.

Bientôt on entendit des pas dans le couloir. Vatchagane demanda aux prisonniers de se protéger les yeux, car la lumière qu’ils n’avaient pas vue depuis si longtemps pourrait les rendre aveugles.

La porte s’ouvrit et Anahit leur apparut telle une fée ! Elle avait perdu son casque dans le combat et sa longue chevelure formait une auréole lumineuse autour de sa silhouette !

Les premiers moments d’émotion passés, on s’affaira aussitôt à transporter les malheureux prisonniers dans des chars. Etant encore très faible, Varinague dut se séparer de ses amis qui voulaient inspecter tout le palais, dans les moindres recoins, pour être sûrs de ne laisser personne.

Je préfère ne pas vous raconter les choses horribles qu’ils découvrirent, car vous pourriez en perdre le sommeil !

Ils allaient rejoindre leurs soldats qui étaient prêts à se mettre en route, lorsque l’attention de Vatchagane fut attirée par un mur qui semblait légèrement en retrait. Il le fit remarquer à Anahit qui eut la même intuition que lui : l’existence d’un passage secret...
Ils cherchaient minutieusement un indice en tâtant la surface du mur, lorsque celui-ci roula sur le côté laissant apparaître une énorme salle remplie d’objets d’une rare beauté et de grande valeur. Ces objets avaient été fabriqués par les artisans que les bandits avaient enlevés et fait travailler jusqu’à leur dernier souffle.
Anahit et Vatchagane furent saisis par la splendeur des œuvres, mais épouvantés par tout ce que ces pauvres êtres avaient enduré.
Ils sortirent tristement et refermèrent le mur, remettant à plus tard la décision à prendre.

Ils rejoignirent leurs troupes qui attendaient l’ordre du départ. Le retour s’effectua très lentement pour ne pas fatiguer les survivants de cet atroce évènement.

Partout sur leur passage, le peuple manifestait sa joie !

Anahit et Vatchagane n’avaient pas de temps à perdre, car ils devaient organiser sans tarder le rétablissement de tous les rescapés.

Il fallait aussi décider de quelle manière punir ces monstres qui ne méritaient pas de vivre !
Anahit se dit que la mort serait bien trop douce pour eux. Elle décida donc de les faire travailler toute leur vie et de remettre le fruit de leur peine à tous ces malheureux qu’ils avaient si impitoyablement torturés.

Quant à leur palais, il fut transformé en musée des métiers, où l’on exposa tous les précieux objets que le cruel vieillard avait amassés.

Anahit fit inscrire sur les murs les noms de tous ces artisans qui avaient produit ces merveilles, malgré les atrocités qu’ils avaient dû supporter.

Quelques mois après cette effroyable aventure, Varinague, qui avait retrouvé toute sa vigueur et sa joie de vivre, dit à sa reine et amie :

- Chère Anahit, sais-tu à quel moment tu nous as sauvé la vie ? C’est le jour où tu as demandé à Vatchagane d’apprendre un métier ! Qui aurait cru dans ce temps-là qu’il en aurait eu besoin ?

- Mais mon époux ! Puisque, me faisant confiance, il a appris le métier de tapissier !
répondit Anahit en regardant tendrement Vatchagane.

Les parents de Vatchagane et le père d’Anahit étaient présents aussi. Le regard avec lequel ils couvaient leurs enfants était plus éloquent que n’importe quel discours !

Les années s’écoulaient paisibles et heureuses. Vatchagane et Anahit eurent de nombreux enfants. Achrène, Vatché et le père d’Anahit furent de très heureux papys et mamie qui vécurent longtemps au milieu de leur adorable famille.

Mamie avait terminé son conte, mais les enfants étaient toujours au palais d’Anahit !

Le manteau argenté de la pluie continuait à frémir devant la fenêtre. Quelques timides rayons de soleil le faisait miroiter et donnait une majesté royale à la salle de séjour, où venaient de se passer tant d’incroyables aventures !

- Terminus, plaisanta mamie, tout le monde descend !

Les enfants étaient émus. L’histoire de mamie les avait touchés. Clara restait pensive,
tandis qu’Eric disait en se grattant la tête :

- Je ne sais pas du tout quel métier je vais choisir…

Mamie et Clara l’embrassèrent tendrement.


F I N

(Le conte ANAHIT, est l’œuvre de l’écrivain arménien, Ghazaros Aghaïan.
Il a été traduit et adapté pour les petits francophones par Alice Varvarian.)

 

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