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Les historiettes d'une mamie pas comme les autres
- Aujourd’hui, c’est moi qui prépare le goûter, déclara
papy. Allez vous installer dans la salle de séjour !
- Veux-tu que je t’aide, papy ? demanda Clara.
- Merci Clara. C’est un plaisir pour moi ! répondit papy.
Mamie s’installa dans son fauteuil, face aux enfants, comme elle le faisait
quand ils étaient tout petits pour leur raconter une histoire.
Eric avait l’air plutôt pensif.
- Toi, tu as quelque chose derrière la tête, dit mamie. Peux-tu
nous dire à quoi tu penses ?
- Oui mamie et je crois que tu seras contente quand tu le sauras. Tu n’es
pas trop fatiguée ?
- J’espère que tu ne vas pas me demander de sauter à la
corde ! s’exclama mamie
- Non, ça c’était avant. Aujourd’hui c’est
pour l’école.
- J’écoute, dit mamie étonnée.
- Voilà. Pour la lecture, je n’ai aucun problème. Mais
je n’aime pas la dictée,
je ne comprends pas à quoi elle sert. Ce n’est vraiment pas amusant
d’apprendre par cœur des mots et d’avoir peur de les avoir
oubliés au moment de la dictée ! Ne pourrait-on pas écrire
les mots tels qu’on les entend ? Quelle importance que j’écrive
le mot mange avec « an » où « en » ? Le principal,
c’est qu’on me comprenne ! … Ou encore, pourquoi faut-il mettre
un accent circonflexe sur le deuxième « e » du mot fenêtre,
puisqu’il se trouve devant deux consonnes ?
- Mais c’est très bien, ce que tu viens de me dire ! Vois-tu,
il y a des enfants qui acceptent ce qu’on leur enseigne sans se poser
de questions, d’autres n’arrivent pas à avancer tant que
tout n’est pas clair.
- Lequel des deux est le mieux ?
- Les deux sont valables : les premiers apprendront les réponses aux
questions que tu te poses, plus tard, et cela ne les dérangera pas. Quant
à toi, et à tous ceux qui te ressemblent, il va falloir éclaircir
certaines choses qui ne sont pas simples à expliquer. Si tu es prêt
à m’écouter, je veux bien essayer.
Mais voici papy qui nous amène le goûter. Prenons tous des forces,
nous allons en avoir besoin !
- Et un café pour madame et deux jus d’orange pour mademoiselle
et monsieur ! Des biscuits et une tarte aux pommes maison, s’il vous plaît
! annonçait papy en entrant.
- Et toi, papy ? dirent les enfants.
- Moi, ce sera une tasse de café, comme pour mamie. Madame veut-elle
du sucre ? Non ? Bien.
Mamie, sans attendre la fin du goûter, commença dans ces termes
:
- Il faut savoir que les mots ont leur monde exactement comme les êtres
humains ont le leur.
Voyons d’abord notre monde : il y a des hommes, des femmes, certains
travaillent beaucoup, d’autres peu. Il y a des personnes qui sont à
la mode, les stars, d’autres qu’on oublie. Certaines naissent, d’autres
meurent. Il y a des guerres, il y a des paix. Et tout cela depuis des milliers
d’années : en un mot, notre monde a une histoire, et vous l’apprenez
à l’école.
- Mamie, tu ne vas pas nous dire que pour les mots c’est la même
chose ! s’exclama Eric, stupéfait.
- Mais si, mais si ! Cherchons ensemble ! répondit mamie.
Alors Clara, fière d’avoir trouvé quelque chose, s’exclama
:
- Bien sûr, il y a des mots qui ont un genre, donc des filles et des
garçons. Les mots travaillent, puisqu’ils forment nos phrases.
- C’est bien Clara. Maintenant, trouvez-moi des mots qui naissent !
- Papy m’a raconté que lorsqu’il était petit, il
n’y avait ni télévision, ni tee-shirt, ni DVD ! On dira
sans doute que ces mots sont nés depuis peu de temps ? fit remarquer
Eric, assez fièrement.
- C’est bien. Maintenant, des mots à la mode ?
Les enfants cherchaient, papy gesticulait comme pour dire…
- « C’est super », s’écria Clara en plissant
son petit nez dans la direction de papy. Et aussi « génial »
ou « sympa » et beaucoup d’autres encore !
- De même nous aurons des mots qui voyagent et des mots qui envahissent
d’autres langues.
Avez-vous enregistré dans vos jolies têtes toutes les similitudes
qu’il y a entre les deux mondes ?
- Mamie, qu’est-ce que c’est « similitude » ? demanda
aussitôt Eric.
- Ce sont des ressemblances, n’est-ce pas, mamie ? expliqua Clara.
- Oui, c’est juste, dit mamie, tandis qu’Eric répétait
tout bas : « similitude = ressemblance »
- Etes-vous bien installés dans le monde des mots ? continua mamie en
reprenant un peu de café. Elle réfléchissait en emplissant
sa tasse.
- Un morceau de sucre ? Oui ? Non ? proposait papy le sucrier tendu vers mamie.
Mamie semblait dans la lune. Puis revenant sur terre, elle dit à papy
qui attendait patiemment :
- Un petit morceau, merci ! Puis elle s’exclama :
Et dire que je l’avais là, sous mon nez !
- Mais quoi ? demandèrent ensemble ses trois interlocuteurs.
- Mais le sucre et l’histoire qu’il nous raconte ! s’exclama
mamie, heureuse d’avoir trouver un exemple de mot qui avait voyagé.
- Je t’en supplie, pour l’amour de tes petits-enfants, ne va pas
chercher le sucre trop loin ! plaisanta papy en clignant de l’œil
aux enfants.
- Je n'y peux rien, répondit-elle avec assurance, puis s’adressant
à Clara :
- Sucre, en anglais ?
- Sugar, mamie.
- Papy, en russe et en arménien ?
- Sakhar en russe et chakar en arménien, récita papy avec une
pose d’élève.
et en arabe, on ne me l’a pas demandé, mais je le dis tout de même,
sokkar.
- Bien , mais arrête de faire le pitre !
Puis s’adressant à Eric en lui montrant son petit morceau de sucre
:
- A ton tour Eric, en français nous appelons ceci ?
- On dit sucre, mamie.
- Alors mes petits explorateurs, vous trouvez quelque chose d’intéressant
?
- Les mots se ressemblent assez, fit remarquer Clara.
- Oui, il y a similitude, dit Eric avec importance. Mais quel est le papa de
ces mots ?
- Bravo ! se réjouit mamie !
Puis elle expliqua :
- Le papa serait le mot « sarkara », mot qui nous viendrait de
l’Inde. Mais on
dit que la Chine serait le plus ancien pays à avoir produit cette chose
que
nous appelons « sucre ».
Quel voyage le mot sanscrit (1) a dû faire avant d’arriver en France
!
Il est vrai que le mot a subi des déformations, mais il est reconnaissable
:
« sarkara » est devenu « sokkor » en arabe puis «
sucre » pour les Français.
- Et quand avons-nous connu le sucre ? s’intéressa Clara.
- Vers le Moyen Age. Le sucre est arrivé en France en passant par l’Arabie
: sans doute pendant la période des Croisades. Avant, on employait surtout
le miel, expliqua mamie.
- C’est pire qu’une tortue ! il lui en a fallu du temps au sucre
pour trouver la France ! plaisanta Eric.
- En mangeant vos bonbons, pensiez-vous que le sucre pouvait vous raconter
autant de voyages ! dit papy en souriant.
Mamie mit son petit morceau de sucre dans sa tasse, touilla un peu son café,
et, en le savourant, préparait la suite de son récit. Eric la
regardait boire et pensait que sa grand-mère tenait toujours sa tasse
en levant le petit doigt. Mais déjà mamie reprenait la parole
:
- Les mots ne racontent pas seulement des voyages. Ils nous racontent aussi
que ce pays, qui est le nôtre à présent, a été
envahi par les Romains qui apportèrent aux Gaulois leur culture et leurs
manières de vivre : il faut comprendre beaucoup d’objets nouveaux,
donc, beaucoup de mots nouveaux. Vous avez vu la déformation du mot sucre
! Et bien chacun des mots latins utilisé par les Gaulois qui avaient
leur propre langue était déformé : ils parlaient latin
comme vous, vous essayez de parler anglais !
Les enfants éclatèrent de rire !
- Rajoutez à cela que, quelques siècles après l’arrivée
des Romains, les -Germains, les Francs puis les Normands envahirent, puis s’installèrent
les uns après les autres sur les terres où nous vivons ; ils avaient
chacun leur langue qui se mélangeait à celle du pays qui deviendra
la France et ce mélange de langues, le français !
- Oh, la, la ! s’émerveilla Eric, alors quand je te parle, j’utilise
la langue des Gaulois, des Latins et quoi encore ?
- Des Germains, des Francs et des Normands, ajoutèrent en riant mamie,
papy et Clara.
- Dis Clara, savais-tu que je parlais cinq langues? s’enorgueillit Eric
en riant.
- Peut-être même plus, dit mystérieusement papy, car je
suis certain que mamie va vous sortir d’autres langues de sa manche !
- C’est vrai, mamie ? s’étonnèrent les enfants.
- C’est vrai. Mais à propos de « manche », mon gentil
monsieur, comment l’écrivez-vous ? demanda malicieusement mamie.
- Oh, je peux l’écrire avec « a-n » ou avec «
e-n », s’obstinait Eric, dans les deux cas tu comprendras ce que
tu liras et ce sera la même chose.
- Bien. Ecoute l’histoire de ce mot : « manche » vient du
mot latin « manus » qui signifie « main ». Vois-tu les
lettres m-a-n- dans ces deux mots ? En l’écrivant m-a-n-c-h-e,
tu gardes et tu transmets toute l’histoire du mot, mais, si tu l’écris
«m-e-n-ch-e », tes enfants, les enfants de tes enfants etc…ne
sauront jamais que ce mot est né du mot latin « manus » pour
devenir le mot « manche » ; c’est comme si tu jetais l’histoire
de ce mot à la poubelle ! Ce n’est pas ce que tu veux, j’en
suis certaine !
- Non mamie, répondit sagement Eric.
- Même chose pour le mot « manger » qui nous révèle
son histoire dans la manière de s’écrire, c’est-à-dire
dans son orthographe. As-tu compris pourquoi tu dois sérieusement préparer
tes dictées ? Ce n’est facile ni pour toi, ni pour ta maîtresse,
crois-moi !
- Oui mamie, mais je n’ai toujours pas compris l’accent circonflexe
de fenêtre !
- Je crois qu’il vaut mieux continuer demain. Qu’en dis-tu papy
? proposa mamie.
- Je dis que toutes tes paroles sont d’or, y compris les dernières,
complimenta papy en souriant. N’est-ce pas les enfants ? Allez, je vous
emmène en ville faire les commissions.
Eric, reconnaissant fit un gros bisou à mamie et alla se préparer
pour la promenade. Clara regardait tendrement sa grand-mère. Elle se
leva et l’embrassant lui dit :
- Comment fais-tu ? Lorsque nous étions tout petits, tu nous inventais
les histoires de la famille Rouxdoudou et maintenant… !
- Oh ! maintenant je n’ai plus le droit d’inventer !
- Mamie, tu sais très bien ce que j’ai voulu dire. Tu nous apprends
tant de choses si agréablement ! Crois-tu que je deviendrai une bonne
grand-mère ?
- J’en suis convaincue, ma chérie ! Allez, regarde Tchouki qui
t’attend, et ne te pose pas tant de questions, car chaque chose a son
temps.
Mamie, émue, contemplait, à la fenêtre, la petite troupe
qui s’éloignait gaiement, à la file indienne, dans le sentier
qui serpentait jusqu’au portail.
Puis, elle vaqua à ses occupations, vous devinez où… bien
sûr à la cuisine ! Pas de temps à perdre, car trois affamés,
que dis-je quatre ! j’allais oublier Tchouki ! donc quatre affamés
allaient bientôt réclamer à manger, comme ces petits oisillons
qui, dans leur nid, attendent à grands cris le retour de leurs parents
: sauf qu’ici, mamie est dans le nid et les oisillons sont dehors !
Dans la voiture, en route pour la ville, Eric reprend la conversation. Quelque
chose le dérangeait :
- Papy, je n’arrive pas à me représenter la guerre des
mots !
- Mon garçon, cette guerre ne ressemble pas au film « La guerre
des étoiles », répondit papy en souriant complaisamment.
- C’est bien ce que je me disais. Peux-tu me donner un exemple ? demanda
Eric.
- Bien sûr ! Attends un peu, réfléchissait papy. Mamie
t’en aurait déjà trouvé une dizaine ! Voilà,
j’en ai un ! Le mot « ordinateur » a dû se battre pour
ne pas laisser le mot « computer » s’installer dans notre
langue.
- C’est comme le mot « e-mail », dit Clara, je n’en
comprends pas le sens.
- Je l’avais remarqué aussi celui-la, bougonna Eric.
- Et vous aviez visé juste, car en ce moment, il y a une petite guerre
entre ce mot et le mot français « courriel » qui signifie
courrier électronique, expliqua papy.
- Courriel, au pluriel tu rajoutes un « s », c’est bien plus
simple ! J’espère qu’il va gagner ! s’exclama Eric.
- Je voudrais rajouter ceci : dans certains cas, il faudra accepter des mots
passe-partout qui sont indispensables comme moyen de communication sur toute
la planète. Ce n’est pas nouveau, par exemple, le signal de détresse
« S.O.S », que l’on rencontre souvent dans les films : il
signifie « sauvez nos âmes » en anglais et le monde entier
l’a accepté !
Tchouki, qui avait mis sagement son museau sur le genou de Clara et son rondelet
derrière contre la cuisse d’Eric, se redressa brusquement et commença
à inspecter l’horizon de tous côtés.
- Papy, qu’est-ce qui lui arrive ! s’effrayèrent les enfants.
- Il lui semble que nous ne sommes plus très loin de la ville : alors
il vérifie, expliqua papy.
- Mais c’est qu’il a raison, nous sommes arrivés au supermarché
! dit Clara en admirant Tchoutchou. C’est bien, c’est bien, disait-elle
en le caressant.
Tchouki regarda Eric d’une certaine manière. Celui-ci comprit
et le complimenta avec les mêmes intonations que Clara. Alors, la queue
de Tchouki se mit à battre de gauche à droite avec force et rapidité,
« comme un essuie-glace » disait souvent Eric, puis sa gueule s’entrouvrit
laissant apercevoir le bout de sa langue rose.
Il sembla aux enfants que Tchouki souriait !
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