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Les historiettes d'une mamie pas comme les autres
Mamie et son ordinateur étaient devenus de grands amis : elle passait
plusieurs heures par jour en sa compagnie.
Que faisait-elle ? Avait-elle, elle aussi, succombé aux attraits des
jeux électroniques. Heureusement non !
Pour mamie, l’ordinateur était un magnifique outil qui lui servait
à enregistrer rapidement les historiettes qu’elle avait racontées
à ses petits-enfants, pour éveiller en eux l’amour de leur
langue maternelle.
Ce travail était devenu un véritable plaisir pour elle, car sa
copine la petite « souris », blottie dans le creux de sa main, lui
permettait de corriger, de transposer des mots, des phases et même des
paragraphes sans laisser la moindre rature !
Papy l’encourageait en participant davantage aux tâches ménagères.
Dorénavant, il passait plus de temps à la cuisine et elle le taquinait
en lui conseillant d’écrire les savoureuses recettes culinaires
qu’il composait.
Un jour, après avoir lu le dernier récit de mamie, il lui demanda
très sérieusement si elle avait choisi un nom pour signer ses
ouvrages.
A sa grande surprise elle lui répondit :
- Oui, si besoin est, ce sera « Halys ».
- Alice ? Ton prénom ? s’étonna papy.
Ce ne serait pas très original, ce prénom est en pleine vogue
en ce moment ! Ce n’est pas que cela me déplaise, car le mot «
Alice » est pour les oreilles ce que le sourire est pour les lèvres,
mais…
- Tu as entièrement raison mon ami, interrompit mamie,
mais nous ne
parlons pas de la même chose.
Il faut d’abord que je te dise que, lorsque j’étais enfant,
je devais
avoir cinq ou six ans peut-être, un jour mon père m’a dit
: « Ton
prénom est le nom d’un fleuve … ». C’est tout
ce que j’avais retenu ;
papa avait dû m’expliquer où se trouvait ce fleuve, mais
j’étais bien trop
jeune pour le comprendre.
Des années plus tard, j’ai essayé de retrouver ce fleuve
sur des cartes
ou dans des atlas mais en vain, car je cherchais avec l’orthographe de
mon prénom qui est « A-l-i-c-e » .
Mamie fit une petite pause et, voyant que papy semblait curieux de connaître
la suite, elle continua :
- C’est tout à fait par hasard que j’ai
rencontré le nom du fleuve qui m’avait si longtemps intriguée.
Je devais avoir environ seize ans. C’est en lisant la préface d’un
roman. Dans cette préface, l’auteur nous racontait que le roi Crésus
avait un fils qui était devenu muet.
Crésus, roi de Lydie, était en guerre contre les Mèdes.
En plein milieu du
combat, son fils voit un soldat ennemi sur le point de frapper son père
dans le dos. C’est alors que pour le sauver, il trouve en lui la force
de
vaincre son handicap et de faire jaillir de sa bouche le mot « Père
! ». Ce
cri sauva la vie de Crésus et rendit la parole à son fils.
J’ai été tellement impressionnée par ce récit,
que aussitôt j’ai été chercher
mon livre d’histoire ancienne, car je me souvenais vaguement que la Lydie
était située en Asie mineure. Et c’est ainsi que s’offrit
à mes yeux le
fleuve qui m’avait donné son nom ! L’Halys : H-a-l-y-s!
L’Halys qui se jette dans la mer Noire servait de frontière entre
la Médie
et la Lydie : à l’Est du fleuve était la Médie, tandis
que la Lydie s’étendait
à l’Ouest, jusqu’à la mer Méditerranée.
L’Halys, qui a vu tant de civilisations s’installer tour à
tour sur ses rives,
et, au cours des siècles, tant de civilisations mélanger leurs
savoirs !
Elle en aurait des choses à nous raconter, l’Halys, si elle pouvait
parler !
- Tiens, à mon idée, ton prénom écrit
de cette manière pourrait signifier
quelque chose en grec ! Attends, je vais chercher sur Internet !
- Au fait, dit mamie en cédant sa place à papy
devant l’ordinateur, je ne
t’ai pas dit que vers le troisième siècle avant notre ère,
des Celtes, ou
Gaulois, comme tu voudras, avaient poussé leurs invasions jusqu’en
Asie
Mineure et s’étaient installés, eux aussi, sur les territoires
de l’Halys.
- Très étonnant, répondit papy en se
mettant au travail.
Et les voilà naviguant virtuellement dans l’espace à la
recherche d’un mot !
Ils furent étonnés de découvrir toute une page sur l’Halys.
Mais Tchouki, qui jusqu’alors dormait sagement sous le bureau, se manifesta
pour faire comprendre à mamie que l’heure du repas était
passée.
- Tu sais quoi, nous allons laisser les recherches aux lecteurs
qui seraient
curieux d’en savoir davantage, dit mamie en regardant Tchouki qui lui
donnait de tout petits coups de langue sur la main ( dans le langage des
chiens cela signifie : «J’ai faim »).
Maîtres et chien se mirent en devoir de satisfaire leur appétit.
Au cours du repas, papy fit la remarque suivante :
- Mais, tu ne m’as pas dit pourquoi l’auteur du
roman avait choisi Crésus
et son fils pour faire sa préface !
- J’attendais que tu me le demandes, répondit
mamie en réfléchissant.
Puis elle continua :
Son auteur, Khatchadour Abovian, était un Arménien. Il a écrit
son
roman au début du dix-neuvième siècle.
A cette époque, il y avait encore en Arménie une langue pour écrire,
la
langue savante et une autre pour parler, la langue du peuple. Ces deux
langues étaient aussi différentes l’une de l’autre
que le latin l’est du
français.
L’écrivain souffrait de voir son peuple privé de la possibilité
de
s’exprimer, de s’instruire et de prendre son destin en main, car
la langue
savante arménienne restait incompréhensible pour les petites gens.
C’est pourquoi il décida d’écrire son roman historique,
« Les plaies de
l’Arménie » dans la langue de son peuple, langue accessible
à tous les
Arméniens.
Il dut affronter toutes les habitudes acquises durant des siècles,
et
déployer beaucoup de courage et de ténacité pour réaliser
son projet.
Voilà pourquoi, dans la préface de son roman, il s’identifia
au fils de
Crésus qui retrouva la parole pour sauver son père, car si Mesrop
Machtots sauva l’identité de l’Arménie en créant
un alphabet
pour elle, Khatchadour Abovian, lui, fit de cet alphabet un outil qui permit
à chaque Arménien de se réaliser!
- C’est très beau, tout cela…, dit papy
d’un air pensif. Puis, relevant la
tête, il continua lentement :
Tu sembles inquiète…
Mamie sourit tristement.
- Je sais, tu vas me dire que la vie est ainsi ! Mais notre
époque ne
ressemble pas à celle des générations passées :
toutes ces nouvelles
techniques se succèdent si rapidement que l’esprit ne peut les
suivre.
Beaucoup de choses se perdent sur le bord de la route qui mène à
ces
connaissances et il ne faudrait pas que la langue et l’histoire de notre
pays
en fassent partie !
Papy continuait à réfléchir, et tout à coup il
s’écria :
- J’ai trouvé !
- Tu as trouvé quoi ? S’étonna mamie en
retrouvant sa bonne humeur.
- « Le club des écoliers » ! Voilà
comment se nommera la série de tes
petits ouvrages, car les écoliers y puiseront des connaissances qui
aiguiseront leur curiosité !
Mamie était ravie, car ensemble ils avaient trouvé : «
Halys » pour son nom d’auteur et le « Club
des écoliers » pour le nom de la série de ses petits
ouvrages
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