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Economie

  Hovhannès Toumanian et Mamie

  Les historiettes d'une mamie pas comme les autres Assis devant la porte d’entrée, Tchouki attendait ses maîtres.
- Ils ont sans doute oublié l’heure de la promenade, se disait-il.

Alors il décida d’éveiller leur compassion. Il se coucha sur le sol, ventre à terre, bien raplapla, tel un trophée de chasse tombé du mur et se mit à pousser de petits cris plaintifs. Mais aucune réaction… Etrange !…Ne voyant toujours rien venir, il s’aventura jusqu’à la chambre où se trouvaient mamie et papy. La porte étant fermée, il signala sa présence en jappant une seule fois ; car Tchouki est un chien poli et n’entre que si on l’y invite. Mamie l’entendit…
- Pousse la porte, Tchouki, entre ! dit-elle.

Tchouki passa le bout de son museau à l’intérieur de la pièce et vit papy qui ajustait sur la tête de mamie les machins que Clara et Eric se mettent des fois sur les oreilles…
- Pas étonnant qu’ils ne m’entendaient pas ! se dit-il.
Evidemment, il ne pouvait comprendre que papy expliquait à mamie comment se servir du magnétophone virtuel de l’ordinateur.
C’est que mamie avait décidé d’y enregistrer tous les contes arméniens qu’elle avait traduits en français.
Cela n’est pas aussi facile qu’il y paraît… Parler correctement dans un micro exige un peu d’expérience. Mais rien ne peut arrêter mamie lorsqu’elle entreprend une chose : elle avait plus d’une quinzaine de contes à raconter… Evidemment, Tchouki ne le savait pas encore ; il lui rappela donc, par un gentil coup de patte sur le genou, qu’il l’attendait. Mamie comprit et sourit. Tchouki avait remporté la partie. Ils allèrent tous trois se promener.

Il fallut à mamie plusieurs jours d’effort et de travail pour réaliser ses enregistrements. Elle n’était pas entièrement satisfaite du résultat… mais elle avait encore tant de choses dans la tête...et le temps passe si vite ! trop vite même...

- Finalement, lui dit papy, tu t’en es très bien sortie.
- Oui, je le crois aussi, répondit mamie sérieusement.

- Qu’est-ce qui ne va pas ? il y a quelque chose qui te chiffonne ? dit papy, toujours prêt à lui apporter son soutien.

- Peut-être bien…répondit mamie indécise.

- Dis toujours, on verra si ça en vaut la peine, proposa papy.

- Voilà ce qui me chiffonne. En général, lorsque l’on traduit un conte, c’est pour le faire connaître à un nouveau public. Or, j’ai remarqué qu’on retenait mieux le titre du conte que le nom de son auteur. Voilà ce qui me donne à réfléchir. Evidemment, chaque ouvrage a une préface, mais bien souvent, elle n’est même pas lue…

- Ce n’est tout de même pas de ta faute si l’être humain est ainsi fait, lui fit remarquer gentiment papy.

- Oui, mais c’est comme si mon travail de traduction avait laissé un coin inachevé.

- Alors là, je ne te suis pas du tout ! Tu as travaillé avec la plus grande conscience ! s’étonna papy.

- Pas facile à expliquer… Pour moi, traduire, ce n’est pas simplement jongler avec des mots, mais c’est surtout essayer d’exprimer les idées que l’auteur a voulu faire passer à son époque ou les émotions qu’il a ressenties face aux réalités qu’il vivait avec ses contemporains. Prenons Hovhannès Toumanian, par exemple.Vois-tu, comme je l’ai traduit dans la langue française, il est tout à fait naturel que je fasse des comparaisons avec la littérature française de la même époque.

- Attends un peu, je vais nous faire un bon petit café, dit papy qui avait compris que mamie ne finirait pas de si tôt.

Mais mamie continuait en suivant papy à la cuisine :

- Tu sais que Toumanian est né en 1869.

- Je sais aussi qu’il est mort assez jeune, en 1923, répondit papy.

- Or, environ dix ans avant sa naissance, en 1858, paraissait la première édition du roman Les plaies de l’Arménie, écrit par Khatchadour Abovian en 1840. Ce roman fera de son auteur le fondateur de la littérature moderne arménienne, car il a été le premier écrivain à rédiger un roman historique dans la langue du peuple, pour le rendre accessible à tous. Bien des auteurs se sont engagés sur cette voie… mais pour le moment, je ne cite que Raffi, car il a donné à la langue écrite populaire, ses lettres de noblesse ! Raffi, le Victor Hugo des Arméniens !

- D’accord, mais en France, à la même époque, pour les romans historiques, on avait bien Alexandre Dumas, lui fit remarquer papy.

- Oui, mais il n’avait pas le même objectif, répliqua mamie en souriant à papy qui servait le café.

- C’était quoi alors ? taquina papy en passant d’une pièce à l’autre, toujours suivi de mamie.

Le café de papy était renommée pour être délicieux. Mamie l’aspirait par petites gorgées, les paupières closes, pour mieux l’apprécier. Elle allait reprendre la parole, mais papy la devança et lui dit :

- Surtout n’oublie pas que tu me disais que Toumanian était né en 1869….

- Je ne l’ai pas oublié, mais tu seras bien obligé de passer par où je te mènerai, car c’est le seul moyen de découvrir Toumanian et l’une des particularités de la littérature arménienne.

Résigné, papy sourit.

Il faut que tu saches qu’Abovian avait pour principal objectif l’éducation des enfants, tous, sans exception. Ses ouvrages l’ont amené au poste d’inspecteur des écoles. Il a même écrit un manuel pour l’enseignement de la langue arménienne, toujours dans la langue populaire. Avant de disparaître, il avait fait de nombreux adeptes.
Mais je suis sûre qu’il n’avait pas prévu l’immensité de l’édifice qu’il avait mis en chantier.

- Attention, tu sais qu’avec moi, les idées avancées doivent être toujours argumentées, dit sérieusement papy en l’interrompant.

- Bien, ce que je vais te dire n’engage que moi, je suis d’accord ; mais mon travail de traduction m’a éclairée sur les retombées volontaires ou involontaires de l’œuvre d’Abovian. Ecoute bien la comparaison que je vais te faire. Tu as déjà vu bourgeonner un arbre n’est-ce pas ?

Papy ouvrait de grands yeux, se demandant jusqu’où mamie allait l’emmener. Mais elle continuait :

- Représente-toi une petite branche couverte de bourgeons encore fermés. Un beau jour de printemps, ils s’ouvriront, et, si tu les regardes avec attention, tu verras qu’une fois éclos, ils sont assez différents les uns des autres…Ils ont pourtant eu la même mère nourricière : la sève de leur branche.

Vois ce que le roman de Khatchadour Abovian a produit, car il l’avait écrit dans la langue de sa province natale, Kanakère. A la même époque, dans différentes villes d’Arménie, différents écrivains se mettent à écrire dans la langue de leur province natale et donnent naissance à des romans, historiques ou non, des pièces de théâtre, des poésies qui expriment, en toute simplicité, des sentiments vécus par chacun d’entre nous.

- Je ne vois pas ce que ta jolie branche et ses bourgeons viennent faire ici…dit papy malicieusement.

- La sève nourricière de cette branche est la langue arménienne, les bourgeons sont les langues provinciales, et leurs éclosions ont donné des chefs-d’œuvre qui, pour éclore, attendaient le printemps que leur apporta Khatchadour Abovian. Tiens, te voilà quelques exemples : même hors de l’Arménie, à Tiflis, tu as Gabriel Soundoukian qui a immortalisé la langue et les coutumes des Arméniens de la ville de Tiflis ; Hagop Baronian, qui a immortalisé la langue et les coutumes des Arméniens de la ville de Constantinople, et ce, dans une subtile satire qui n’a d’égale que celle de Sacha Guitry ; et enfin tu as, parmi tant d’autres, mon préféré, Hovhannès Toumanian, qui lui, immortalisera non seulement la langue de son Lori natal, mais également les coutumes ancestrales de l’Arménie profonde.
La même sève et pourtant, différents bourgeons.

- Pas mal, pas mal… dit papy en essayant de réfléchir.
Mais mamie ne lui en laissait pas le temps, elle continuait :

- Le résultat grandiose…Tu le vois ?

        - Un peu flou, un peu flou, répondait papy à mamie qui n’attendait pas de réponse.

- La littérature arménienne a commencé à accumuler ses richesses à partir du cinquième siècle, lorsque, face à la nécessité de posséder l’expression écrite de la langue arménienne, Mesrop Machtots créa l’alphabet arménien. Grâce à cet alphabet, les trésors de la littérature arménienne sont incomparables pour l’époque du Moyen Âge. La langue écrite était la langue savante.

Or, comme tu le sais, la fonction de la littérature est d’être au service de tout le peuple qu’elle représente. Bien des siècles après sa création, la littérature arménienne, écrite en langue savante, ne devait plus accomplir cette fonction, car la langue littéraire savante n’était pas assez accessible.

Et c’est ainsi qu’au dix-neuvième siècle, apparut un homme qui eut la volonté et le courage de subvenir à cette défaillance, au prix de sa propre vie. Tu le sais, c’était Abovian qui avait pris la relève de Mesrop Machtots.

- J’accepte les retombées volontaires, mais je ne vois pas bien les involontaires, dit papy en ajustant ses lunettes.

Sûre d’elle, mamie continuait :

- Nous sommes au dix-neuvième siècle. Voyons la langue française à cette époque.
Le latin, la langue savante, était devenu une langue morte.

Mais est-ce que le français littéraire était compris de tous ? Est-ce que toute cette magnifique littérature pouvait être comprise de tous les Français ?

Les écrivains avaient embelli la langue française jusqu’à la perfection et pourtant, le paysan français qui venait à Paris pour trouver du travail avait bien du mal à se faire comprendre ou à être compris : il ne connaissait que la langue de sa province…

Le développement de l’industrie exigeait une main-d’œuvre dotée d’un minimum de connaissances. Jules Ferry a été un Abovian, à sa manière… Il imposa la langue littéraire française sur tout le territoire ; il est vrai, au détriment des langues des provinces, celles qui gardaient en elles les secrets de l’histoire du pays.

Pressé par la nécessité de son époque, Jules Ferry avait jugé que ce moyen était l’unique issue pour sortir son pays de l’ignorance. La réussite fut rapide, et la France fit un énorme bond en avant dans l’éducation scolaire. Jules Ferry a eu ses adeptes comme Mesrop Machtots et Abovian ont eu les leurs. Les écoles qu’il créa dans toutes les provinces de France ont été exemplaires dans le monde entier. Mais tout marche par paire…La réussite dans ce domaine exigeait des sacrifices dans un autre….

A présent, redonner vie à ces langues provinciales délaissées et presque disparues, est l’une des tâches que se sont donnée les Français…

Papy l’interrompit, tout souriant :

- Je vois pointer les retombées involontaires. Tu m’arrêtes si je me trompe. En effet, il est facile de constater que la littérature arménienne a la particularité de posséder des chefs-d’œuvre écrits dans différentes langues provinciales, richesse inestimable que nous ont léguée ces écrivains du dix-neuvième siècle. On peut donc dire que par ce fait, les trésors de la littérature arménienne se sont accumulés, sans interruption, depuis le cinquième siècle jusqu’à nos jours, en langue savante arménienne, en langues provinciales arméniennes et en langue contemporaine arménienne. Est-ce que madame est satisfaite ?

- Oui, bien sûre, répondit mamie très contente.
- Tu sais ce qui est bien dans tout cela ? C’est que demain tu devras encore commencer par : « Hovhannès Toumanian est né en 1869 », plaisanta papy.

Mamie, qui comprend très vite, n’insista pas et se promit de continuer le lendemain, car il lui restait encore à lui expliquer la partie la plus intéressante de ses réflexions.



 

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