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  Hovhannès Toumanian et Mamie (suite)

  Les historiettes d'une mamie pas comme les autres Le lendemain, mamie n’osait aborder le sujet de conversation qui lui tenait tant à cœur. Elle attendait que papy le lui demande.

Après le petit déjeuner, papy proposa à mamie :

- J’ai un peu de travail à l’atelier, si tu veux, viens me tenir compagnie. Tu pourras ainsi m’éclairer de tes lumières, dit-il en souriant. Tu sais, j’avais oublié bien des choses, qui d’ailleurs étaient peut-être restées un peu vagues dans mon esprit. En discuter avec toi m’apporte une grande satisfaction.
Puis il rajouta malicieusement :
- J’espère que tu n’as pas oublié que nous en étions à : «Hovhannès Toumanian est né à Lori, en 1869. »

Mamie accepta avec plaisir, et les voilà ensemble à l’atelier, lui, bricolant, elle, racontant :

- Le dix-neuvième siècle a été un siècle étincelant de nouveautés. En 1858, Charles Darwin (auteur de « L’Origine des espèces », paru en 1859 : 1250 exemplaires vendus en un seul jour !) présentait ses travaux sur sa théorie selon laquelle l’origine des espèces était le résultat d’une évolution biologique due à la sélection naturelle, ou, car tout marche par paire, à la lutte pour l’existence et la survie dans le monde animal ou végétal.

Quel rapport avec Toumanian, me diras-tu ? Et bien, Toumanian a écrit un ensemble de récits intitulé « Le loup », où il aborde le sujet de la préservation de l’espèce ; il y décrit le comportement de différents animaux pour se protéger de leur prédateur, qui lui, devient prédateur pour sa survie.
L’étonnante intuition de Toumanian le mène plus loin : dans son dernier récit, il tient le discours, en ce qui concerne la disparition des loups dans les montagnes, d’un écologiste de notre siècle…
Dans son amusante et surprenante historiette « Le chien », on retrouve les noms des pays que Darwin a explorés.
Dans une autre historiette, « Le cerf », il décrit la mort de ce fier animal abattu par un chasseur d’une telle manière, que tu voudras rejoindre l’Association de Brigitte Bardot pour la protection des animaux. aussitôt après l’avoir lue.

Ne te moque pas de moi, mais c’est ainsi… dans un autre récit, Toumanian nous raconte comment un berger, obligé de rentrer en pleine nuit au village, est attaqué et dévoré, lui et son cheval, par une meute de loups affamés. Ce berger était pourtant renommé pour sa force et son sang-froid. Le lendemain du drame, les hommes du village, ne le voyant pas venir, vont à sa recherche. Il ne restait du pauvre berger et de son cheval que des traces de sang sur la neige et certains indices qui permettront à ces hommes, tous des bergers, de reconstituer la lutte et la mort du malheureux, exactement comme l’aurait fait ton cher Sherlock Holmes.

Guidé par son étonnante intuition, il va encore plus loin dans son conte Le renard à la queue coupée, où il décrit, en avant-gardiste, de façon un peu confuse il est vrai, la chaîne alimentaire, à laquelle il ne lui manquait que le dernier maillon pour fermer la boucle, maillon qui n’était pas connu à l’époque.

Il avait choisi la manière ludique d’apporter des connaissances à ses lecteurs.

Pendant la deuxième partie du dix-neuvième siècle, apparaît en France, en Angleterre et dans d’autres pays de l’occident, une littérature décrivant la vie d’enfants souffre-douleur. Nous connaissons Le petit chose d’Alphonse Daudet, Sans famille d’Hector Malot, Poil de carotte de Jules Renard, Oliver Twist de Charles Dickens, et d’autres encore….Toumanian nous a donné Guikor, Maro, Mon ami Nèso, et de nombreux ouvrages en vers ou en prose. Ses poèmes, appris par un enfant ou un adulte, sont autant de leçons d’humanité inoubliables…

Et enfin, le dix-neuvième siècle est celui durant lequel, dans de nombreux pays, des intellectuels expliquent qu’être opprimés n’est pas une fatalité et qu’il faut réagir. A ce sujet, Toumanian nous donne un merveilleux conte en vers, La fin du méchant.

Mais d’autres découvertes se produisaient au cours de ce siècle, souviens-toi : Champollion et la lecture de hiéroglyphes, les travaux sur les champs magnétique et électrique, l’importance des recherches de Pasteur dans de nombreux domaines, celles de Pierre et Marie Curie sur la radiation et l’énergie dégagée du noyau de l’atome, évidemment dans certaines conditions etc…

Il faut savoir que jusqu’au dix-neuvième siècle, il n’existait pas de littérature pour les jeunes. Ces découvertes inspireront les écrivains et donneront naissance à une nouvelle branche de la littérature : la littérature pour la jeunesse.

Toumanian a été un précurseur dans ce domaine, et, à la différence des auteurs occidentaux, il n’a pas écrit dans une langue littéraire, mais dans celle des gens de son peuple, pour permettre à ses textes de leur être accessibles. L’Arménie est un pays de montagnes, et à cette époque, dans ces montagnes, chaque village vivait dans un isolement presque complet ; rajoute à cela les rudes conditions de vie des montagnards… Toumanian leur permettait de voir d’autres horizons sans sortir de leur village ; leur espace culturel était les veillées autour d’un feu de cheminée ou d’un feu à la belle étoile...

Jusqu’à nos jours, les ouvrages de Toumanian accompagnent chaque Arménien dès sa naissance jusqu’à son âge adulte. Il est mort en 1923, mais je pense que ses comptines et ses gracieuses poésies pour enfants étaient déjà passées dans le folklore arménien, comme si elles nous arrivaient, le plus naturellement du monde, d’un passé fort lointain…

Son style a la fraîcheur inaltérable de celui d’Alphonse Daudet dans Les lettres de mon moulin, la vivacité de son rythme dans ses poésies n’a d’égale que celle que l’on ressent à la lecture des fables de La Fontaine, quant aux descriptions de la nature, en vers ou en prose, elles se présentent à nos yeux comme autant de clichés de dessins animés. Et dire que les dessins animés n’existaient même pas à son époque !…

Mais une chose est sûre, c’est l’envers de la médaille pour les écrivains arméniens du dix-neuvième siècle : leurs œuvres sont difficilement traduisibles, je veux dire qu’il est impossible de reproduire la saveur de leur contenu !

Conséquence, ils ne sont pas très connus dans la littérature internationale, tandis que les œuvres des écrivains occidentaux le sont, car, écrites dans une langue littéraire, leurs traductions dans une autre langue littéraire est relativement plus simple à réaliser…

- Tu n’exagères pas un peu ? interrompit papy.

- Je ne crois pas. Représente-toi une petite histoire racontée dans une langue de province. Si tu la traduis en langue littéraire, elle perdra de son charme, de son humour, et si tu la traduis dans une langue littéraire étrangère, alors tu es très loin de toutes les émotions qui étaient exprimées dans cette même petite histoire.
Je suis sûre qu’ils le savaient, et qu’ils ont fait ce choix en connaissance de cause ! Comme j’admire leur abnégation !…dit mamie avec douceur, en hochant la tête.

Papy avait interrompu son travail et regardait mamie en réfléchissant. Enfin, il prit la parole :

- Ce que tu viens de dire me fait penser à un poème de Barouïr Sévak…il a deux vers qui pourraient bien représenter cette abnégation :

Nous savons, avant même que nos plaies soient fermées, Faire renaître l’enthousiasme pour vivre et pour lutter.

- Merci mon ami, dit mamie, heureuse de l’écho que papy venait de lui donner.

Papy reprit son travail, tandis que mamie retourna à la cuisine pour y préparer le dîner.

Je crois qu’elle avait encore autre chose à dire…Espérons qu’elle nous en fera part un jour.



 

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