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Les historiettes d'une mamie pas comme les autres
Eric venait de terminer ses devoirs. Oh, il n’y avait pas grand chose
à faire pour jeudi, juste une leçon de lecture et aussi une phrase
courte à écrire, avec un sujet et un verbe.
Avant d’aller jouer au foot, il devait attendre que sa grande sœur
Clara vérifie ses devoirs. Ordre de maman.
Il s’était donc allongé sur sa moquette verte, le bras
droit sous sa tête, tandis que son bras gauche serrait un ballon de foot
contre son corps d’enfant. Gentil spectacle !
Eric réfléchissait en contemplant avec admiration, face à
lui, l’équipe de France de football, qui semblait sortir de l’énorme
poster recouvrant une bonne partie du mur. Les vainqueurs de la coupe du monde
et d’Europe le regardaient ! Il se sentait heureux . Mais qu’est-ce
qui trottinait dans la tête de notre petit garçon ?
- A quoi bon la grammaire et la dictée pour un footballeur ! C’est
vraiment perdre son temps, pensait-il.
Comme il était couché sur le sol, il entendit le pas de Clara
dans le couloir. Il se releva en vitesse, fit rouler promptement son ballon
sous le lit, ouvrit son livre et lorsque sa sœur poussa la porte, Eric
était plongé dans sa leçon de lecture, caressant ses cheveux
d’une main qui paraissait distraite.
Voyant son petit frère si sérieux, Clara sourit et lui dit :
- Voyons un peu ta lecture !
Il lut d’une voix sûre, en mettant le ton. Clara était satisfaite.
Eric, encore plus !
- C’est tout ce que tu avais ? demanda-t-elle.
- Non, j’avais aussi une petite phrase à écrire. Une phrase
avec un sujet et un verbe.
- Voyons, voyons !
Elle ouvrit le cahier. Ses yeux doux et souriants passèrent de la surprise
à la colère.
- C’est ton brouillon, j’espère !
- Non, je ne fais jamais de brouillon. C’est mon cahier de devoirs.
- Tu ne vas pas montrer ça à ta maîtresse, avec des traces
de doigts ! Tu ne te laves pas les mains avant de te mettre à tes devoirs
?
- J’ai dû oublier. Cela se remarque tant ?
- Et comment ! Où est ta phrase ?
- Là, dit-il en montrant du doigt les deux mots griffonnés à
la hâte, essayant de garder son aplomb de petit coq.
Clara voyait bien deux mots, mais ces deux mots lui paraissaient bien étranges.
Elle les lut à haute voix pour comprendre : « èma menje
».
- Mais cela ne veut rien dire, s’exclama Clara.
- C’est clair pourtant ! Tu l’as dit : «èma menje
» : ce n’est pas moi , mais èma qui menje !
- D’abord, Emma ne s’écrit pas ainsi. Ensuite, il faut mettre
une majuscule, c’est un nom de fille !
- Je le sais, mais on ne met pas d’accent sur une majuscule !
- Mais il n’y a pas d’accent sur le « e » d’Emma
! Oh, là, là ! T’en as une drôle de manière
d’écrire le mot « mange » ! Deux fautes dans le même
mot ! Cela s’écrit avec « an » et avec la lettre «
g » !
- Tu as bien lu ce que j’ai lu moi-même. Alors, pourquoi chipoter
pour un « a » ou pour un « g » ? Il ne faut pas tout
compliquer !
- Sais-tu pourquoi on apprend à écrire sans faute ? Non. Et tu
ne veux pas le comprendre ? Très bien, tu referas ton devoir proprement
et sans faute. Quand tu auras fini, tu m’appelleras. Ne tarde pas trop,
car si tu veux aller à ton foot, moi je dois aller à mon cours
de tennis. Ah oui, en plus,
tu devras m’expliquer pourquoi il n’y a pas d’accent sur le
« e » d’Emma,
et aussi sur celui des mots « est » et « ferme ».
Elle sortit très mécontente.
Il n’était pas fier, notre Eric ! Refaire son devoir ? Non, jamais
! Et il restait là, immobile, à regarder la fenêtre par
où s’était enfuie sa liberté !
Dehors, il faisait un temps magnifique ! Le ciel bleu du printemps semblait
avoir fait sa toilette sous la pluie des derniers jours, et les rayons d’un
soleil moqueur picotaient le visage d’Eric, comme pour le narguer. Mais
il restait insensible, planté devant la fenêtre.
Tout à coup, il remarqua une abeille qui allait, venait, virevoltait
parmi les fleurs qui bordaient sa fenêtre. On aurait dit qu’elle
cherchait quelque chose dans la corolle des fleurs. Elle y fourrait son nez,
remuait tout son petit corps, puis relevait la tête, comme pour surveiller
quoi ? On ne sait pas. Ensuite, elle recommençait à fouiller dans
la fleur. Eric suivait son manège. Il lui semblait que l’abeille
le regardait avec ses gros yeux. Mais l’abeille continuait sans repos
son travail, relevant la tête de temps en temps.
- Elle a de jolis anneaux dorés, pensait-il. Les anneaux de l’emblème
des jeux olympiques auraient dû être dorés aussi. Mais pourquoi
me fixe-t-elle ainsi ? On ne voit que ses yeux tant ils sont gros, avec pleins
de facettes !
Le soleil les faisait miroiter et une auréole d’étincelles
se formait autour de l’abeille. Les yeux d’Eric se mirent à
clignoter, clignoter...
L’abeille continuait à devenir de plus en plus étrange.
Elle grossissait, grossissait … Puis, tout d’un coup, elle apparut
sous la forme d’un tout petit magicien ! Il portait une délicate
robe, taillée sans doute dans un voile de brouillard, sur laquelle flottaient,
de bas en haut, cinq anneaux dorés. Sur sa tête, un bizarre chapeau
rond qui faisait penser à un minuscule ballon.
- Bonjour Eric, dit-il en se laissant tomber légèrement sur la
moquette. Je suis le magicien Entend-tout.
Et les anneaux dorés se rapprochèrent, puis reprirent leur place
sur la robe.
- Tiens, se dit Eric, sa robe ressemble à un ressort !
- Tu as raison, mon petit, et c’est bien commode pour se déplacer.
Mais vois-tu, je ne suis pas là pour te parler de ma robe, mais pour
t’aider.
- Pour m’aider ! Tu m’appelles « mon petit » ! Mais
regarde-toi ! Je suis plus grand et plus fort que toi !
- Je préfère ne pas répondre à de telles fanfaronnades.
Non. Mais je sais que tu as des problèmes.
- Des problèmes ? Tu écoutes aux portes ? Mais non, qu’est-ce
que je raconte, avec la robe que tu portes, ce sont les abeilles qui sont venues
te rapporter que ma grande sœur m’a grondé !
Quand Eric est maussade, il laisse aller sa langue ; celle-ci en profite pour
dire des choses que son petit maître ne pense même pas. Mais un
magicien comprend tout et il lui répondit sans se fâcher !
- Oh, mon ami, pas besoin d’être magicien pour le savoir. Tu cries
tellement fort quand tu réponds à Clara, qu’on t’entend
de loin. Je m’appelle le magicien Entend-tout, parce que j’entends
des choses que vous autres enfants n’entendez pas.
- Quoi, par exemple ?
- Tends l’oreille et ouvre les yeux !
Soudain, Eric vit apparaître, comme à travers un brouillard, deux
groupes de petits enfants qui se tenaient très fort par la main. Ils
criaillaient, pleurnichaient, se tiraillaient.
Eric écarquilla les yeux de stupeur : les enfants se tenaient en équilibre
sur un gros fil noir …(le fil noir ressemblait à la ligne du cahier)
Le brouillard semblait s’éloigner et Eric put constater que chaque
enfant portait une lettre de l’alphabet.
- Pourquoi sont-ils si bouleversés ? demanda-t-il au magicien.
- Attends un peu. L’image n’est pas assez nette et le son non plus.
Et le magicien tira sur l’un des anneaux de sa robe, ce qui le fit balancer
de gauche à droite quelques instants. Puis, lorsque ses pieds se posèrent
à nouveau sur la moquette, le gros fil noir et les lettres apparurent
très distinctement. Alors Eric put lire et entendre la conversation des
lettres. Il lut sans effort : «è m a m e n
je».
- Tiens, c’est mon devoir ! se dit-il. Mais on dirait que les lettres
ne sont pas très contentes !
Il entendait très clairement :
- Je veux rentrer chez moi. Je veux ma grande sœur, le E majuscule. C’est
sa place et non la mienne ! Aïe, aïe ! l’accent grave me fait
mal. Retirez-le, je vous en supplie !
Le E majuscule arrive en courant.
- Vas vite à la maison. Je vais prendre ta place. Mais non, je ne peux
pas ! Il me faut la lettre jumelle du « m ».
La lettre « m » pleurait tout bas :
- Oui, c’est ce vilain garçon, qui m’a séparée
de ma sœur jumelle. Nous sommes tellement heureuses d’être
ensemble de temps en temps !
- Je suis obligée de repartir, mais ne vous inquiétez pas, le
magicien Entend-tout est là, leur dit la lettre E majuscule, en essayant
de les rassurer.
Dans le deuxième groupe, le « e » est fortement retenu
par le « m » d’un côté et le « n »
de l’autre. Il essaie vainement de dégager ses mains.
- Ne bouge pas comme ça, reste tranquille ! lui disait la lettre «
m ».
- Il faut que je change ma place avec la lettre « a ». Lâchez-moi
! répondait la lettre « e ».
- Tu vas me faire tomber, je n’en peux plus ! Avec la lettre «
e » à ma droite, qui n’arrête pas de gigoter et la
lettre « j » à ma gauche qui me crie dans les oreilles !
C’était la lettre « n » qui se plaignait. Puis, tout
à coup, on entendit :
- Au secours, au secours, je vais tomber !
- Magicien Entend-tout, je vous en prie, aidez-les ! supplia Eric.
- Mais tu es plus fort que moi, mon garçon, prouve-le ! répliqua
le magicien.
Eric s’adresse au « è »
- Que faut-il que je fasse pour te débarrasser de l’accent que
je t’ai mis sur la tête ?
- Demande à ma grande sœur, lui répondit le « è
»
- E majuscule, dis-moi ce que je dois faire pour libérer ta petite sœur
! demanda Eric, très désolé.
- Pour que je puisse prendre la place de ma petite sœur, il faut que tu
appelles la lettre jumelle du « m ».
- Mais pourquoi ?
- Je ne peux te le dire, car tu l’as appris en classe. Cherche dans ta
tête !
Eric lança un regard de détresse à Entend-tout. Ce dernier
avait tout entendu, mais restait imperturbable. Alors, Eric commença
à chercher, chercher dans sa tête, comme la petite abeille qui
cherchait, cherchait on ne sait quoi dans les fleurs.
Tout à coup, un éclair passa devant les yeux d’Eric, et
il entendit la voix de sa maîtresse qui disait : « La lettre «
e » suivie de deux consonnes se lit « è ». Aussitôt,
avec l’agilité d’un trapéziste, le E majuscule et
la jumelle du « m » se placèrent sur le gros fil noir, tandis
que le « è » s’élançait dans les airs
et disparaissait...
Eric commençait à respirer plus librement, quand un autre éclair
passa.
Comme par enchantement, il se vit au marché avec sa maman devant l’étalage
du marchand de légumes qui vendait, entre autres, des haricots verts.
Eric avait été intrigué par le nom des haricots qui était
écrit sur une ardoise : « Mange-tout ». Ce mot passa et repassa
devant ses yeux.
- Donc, Clara avait raison. C’est bien « an » et non «
en » que je devais écrire. Et le
pauvre « j », sans son joli point, pourra aussi rentrer à
la maison.
Il s’excusa auprès du « e » et du « j »,
puis appela le « a » et le « g » qui arrivèrent
gaiement.
- Tu as ton joli point qui t’attend chez toi. Dépêche-toi,
il te cherche partout ! dirent-ils au « j ».
Et la fameuse phrase s’aligna : Emma mange
Eric remercia le magicien et le pria de lui pardonner les méchancetés
qu’il avait dites.
Le magicien Entend-tout lui sourit, mais son sourire semblait s’effacer,
son visage pâlir et sa robe fondre comme brume au soleil !
Bientôt, Eric ne vit plus qu’une abeille qui, inlassablement, fouillait
et cherchait toujours quelque chose dans la corolle des fleurs.
Eric entendit une voix faible et douce lui dire :
- Lorsqu’une phrase est terminée, on met toujours un point.
- Merci, mon gentil Entend-tout !
Eric était assis à son bureau, son cahier ouvert devant lui.
Il voulut rectifier ses deux chefs-d’œuvre. Mais surprise ! Le devoir
était refait proprement et sans faute !
- Mais c’est mon écriture ! s’exclama Eric Je n’y
comprends plus rien ! Alors je n’ai pas rêvé ! Je vais appeler
Clara. Que je suis content de m’être souvenu de la leçon
du « e » suivi de deux consonnes ! Mais bien sûr que c’est
pour cela que « e-s-t » se lit « è », tout comme
dans le mot « ferme », puisque le « e » est suivi de
« r » et de « m » qui sont deux consonnes !
Mais je ne comprends toujours pas pourquoi je ne peux pas écrire «
mange » autrement !
Je le demanderai à mamie, car si je le demande à Clara, nous serons
en retard.
Clara était ravie de voir son petit frère si sage. Elle lui fit
un gros bisou.
Eric avait retrouvé sa fierté de footballeur !
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