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Les historiettes d'une mamie pas comme les autres
Lorsque Clara était petite, elle aimait jouer avec un petit bibelot
qui se trouvait sur l’une des étagères de la bibliothèque.
Pour elle, c’était une sorte de petit poste de télévision
: l’objet était noir, brillant et lisse, avec des petits dessins
dorés.
Mamie le lui prenait doucement des mains en lui disant : « Ce n’est
pas un jouet. Je t’expliquerai ce que c’est, quand tu iras à
l’école. »
Evidemment, le tout petit Eric le tripotait aussi pour entendre mamie lui dire
sérieusement la même chose.
L’année dernière, lorsque Clara avait appris le nom des
roches volcaniques, papy lui avait apporté le petit bibelot qui avait
tant attiré son attention, en lui disant : « Tu vois ce petit objet,
il a été taillé dans un bloc de roche volcanique qui se
nomme obsidienne. C’est une roche noire et vitreuse.
Le morceau d’obsidienne, que tu trouves si joli, a été longuement
travaillé avant d’avoir cet aspect brillant et lisse».
Dernièrement, la maîtresse de Clara avait demandé à
ses élèves de décrire un objet particulier à leur
famille.
Clara avait choisi l’histoire de ce bibelot, car depuis qu’elle
et Eric allaient à l’école, mamie la leur avait racontée
tant de fois ! Je vous transmets ce devoir :
« A présent que je sais ce que représente cet objet, je
l’ai choisi pour vous décrire une chose vraiment particulière
aux Arméniens, donc à ma famille.
Ce petit bibelot noir, car il est en obsidienne, a été fabriqué
en Arménie, très riche en cette pierre. Un maître graveur
y a incrusté, en lettres d’or, les 39 lettres qui forment l’alphabet
arménien. Quel minutieux travail !
Ma grand-mère m’a raconté l’histoire de cet alphabet
et je vais essayer de vous la raconter à mon tour.
Il y a très longtemps, l’Arménie était souvent envahie
par d’autres peuples. Les Arméniens, qui n’avaient pas leur
propre écriture, étaient obligés d’utiliser l’écriture
de leurs envahisseurs. Mamie m’a dit que nous apprendrons tout cela
au collège.
A la fin du quatrième siècle, un moine arménien, qui s’appelait
Mesrop Machtots, s’inquiétait pour l’avenir de l’Arménie.
Il craignait que les Arméniens perdent peu à peu leur langue.
Il disait qu’une nation ne peut survivre que si elle possède une
langue parlée et écrite. Il eut l’idée géniale
d’inventer un alphabet qui permettrait aux Arméniens de pouvoir
communiquer entre eux et écrire leur
propre histoire.
Après plusieurs années de travail, en l’année 405,
Mesrop Machtots termina son alphabet. Il avait distingué 36 sons dans
le langage parlé : il inventa donc 36 lettres.
Actuellement, l’alphabet arménien possède 39 lettres qui
sont les images des 39 sons qui résonnent dans la langue parlée
arménienne.
Regardez bien les lettres de cet alphabet sur cette jolie pierre ! Elles ont
des formes très particulières, qui ne ressemblent pas du tout
aux lettres que nous utilisons pour écrire le français !
Pour mieux comprendre, comparons les deux alphabets.
L’arménien s’écrit de la gauche vers la droite. Le
français aussi.
L’arménien s’écrit avec 39 lettres. Le français
avec 26 lettres.
L’alphabet arménien a été créé par
un Arménien, pour les Arméniens ; eux seuls l’utilisent.
Les Gaulois, soumis par les Romains, n’ayant pas d’alphabet acceptèrent
l’alphabet romain.
La France et de nombreux pays l’utilisent actuellement
Comme l’alphabet romain, l’alphabet arménien, depuis le
V siècle, a permis aux Arméniens d’écrire et de faire
connaître leur histoire, d’avoir une littérature, et surtout,
de faire des traductions du grec de Byzance en arménien.
La traduction exacte du grec de Byzance est une chose extrêmement rare
dans le monde, m’a dit grand-mère, car le grec de Byzance est différent
du grec de la Grèce antique. Grâce à Mesrop Machtots le
temps n’a pas pu tout effacer !
Actuellement ces traductions sont utilisées par des chercheurs du monde
entier.
Les manuscrits arméniens sont très précieux, non seulement
parce qu’ils sont richement illustrés d’enluminures, mais
surtout pour les informations qu’ils apportent au monde entier sur ce
qui s’est passé dans différents pays, disparus ou non, avant,
pendant et après le Moyen Age.
Certaines de ces informations n’existent en aucune autre langue. C’est
pourquoi nombreux sont les chercheurs qui étudient la langue arménienne.
Erèvan, capitale de l’Arménie, a une bibliothèque
au nom de Mesrop Machtots : les Arméniens la nomme « la manuscrithèque
Mesrop Machtots » : Madénatarane.
C’est étonnant de voir tout ce que l’on peut faire avec un
simple alphabet ! Même sauver son pays sans utiliser une seule arme.
Mesrop Machtots avait raison, car si, persécuté durant
des siècles, le peuple arménien existe jusqu’à ce
jour, c’est bien grâce à son écriture, grâce
à son alphabet, grâce à lui, Mesrop Machtots !
Pour terminer, je voudrais vous dire que j’aimerais beaucoup connaître
d’autres alphabets avec d’autres signes, qui servent à écrire
d’autres langues, ainsi que leur histoire. »
Mamie venait de terminer la lecture du petit exposé de sa petite-fille.
Elle était émue. Elle sourit à Clara en hochant la tête
pour lui montrer son contentement. Puis elle posa lentement le devoir sur la
table. Son regard semblait mener ses pensées loin, très loin.
Eric et Clara étaient inquiets :
- Mamie, est-ce que j’ai fait une erreur ? demanda Clara.
- Non ma chérie ! répondit mamie en ramenant son attention sur
Clara, non,
mais je songeais à l’artiste qui a créé ce bibelot.
A quoi a-t-il pensé en
choisissant cette pierre pour support de l’alphabet ? L’obsidienne
est noire…
L’Arménie est si riche en pierres de couleurs les plus différentes
! Voulait-il
faire passer un message ? Lequel ? Ensuite, les lettres sont en or…Cela
aussi
signifie quelque chose…
Les enfants attendaient confiants. Ils étaient sûrs que mamie
allait trouver les réponses à ces étranges questions. Et
en effet, cela ne tarda pas. Elle commença en ces termes :
- Voyez-vous mes petits, l’histoire de cette pierre est profondément
liée à
l’histoire des ancêtres des Arméniens, nos ancêtres.
Les enfants la regardèrent les yeux agrandis d’étonnement
et de curiosité.
- Attendez un peu, mes chéris, il faut que je trouve, parmi les images
que vous
avez amassées dans vos mémoires, celles qui vous permettront de
comprendre ce que je vais tâcher de vous expliquer. Voilà !
Vous avez tous les deux appris en classe la période de la préhistoire.
Vous
vous souvenez sans doute que…
- J’ai vraiment de la chance mamie, j’ai appris tout cela la semaine
dernière, interrompit notre Eric tout fier. Les hommes de la préhistoire
vivaient dans des cavernes, ils connaissaient le feu et fabriquaient leurs outils
et leurs armes avec des éclats de silex.
- Parfait, dit mamie en échangeant avec Clara un regard complice. Eh
bien, sur
le territoire de l’Arménie on a retrouvé et on continue
à trouver des objets
semblables, sauf qu’ils ne sont pas en silex mais en obsidienne…
D’ailleurs
le mont Araguadz est une véritable mine d’obsidienne jusqu’à
nos jours !
Cela signifie que les ancêtres des Arméniens, donc les
nôtres, utilisaient
cette pierre dans leur vie quotidienne.
Les enfants fixèrent le bibelot qui prenait d’un seul coup une
tout autre importance. Ils commençaient à deviner où mamie
voulait en venir, mais c’était encore confus.
Mamie reprit la parole :
- L’alphabet est gravé en lettres d’or dans l’obsidienne.
L’or est le symbole de
la lumière du soleil et de l’esprit. Voilà le message de
ce petit objet : nos
ancêtres et l’obsidienne sont nés sur cette terre d’Arménie.
Les lettre d’or
sont des clés pour en découvrir leur histoire.
Les enfants passaient leurs jolis doigts sur la pierre polie.
- Mamie, tu nous raconteras cette histoire, demandèrent-ils lentement
en la
regardant d’un air suppliant.
- Mais bien sûr, mais un autre jour
Pour les parents.
« Le système de l’alphabet arménien est un chef d’œuvre.
Chacun des phonèmes du phonétisme arménien est noté
par un signe propre, et le système est si bien établi qu’il
a fourni à la nation arménienne une expression définitive
du phonétisme, expression qui s’est maintenue jusqu’à
présent sans subir de changement, sans avoir besoin d’obtenir aucune
amélioration, car elle était parfaite dès le début.
»
Antoine Meillet, linguiste Français (1866 -1936). Il
enseigna la langue arménienne, de 1902 à 1906 , aux « Langues
orientales ».
Aussitôt en possession de ce miraculeux outil, l’alphabet arménien,
Mesrop, le saint patriarche Sahak et leurs disciples entreprirent le grand travail
de la traduction de la Bible en langue arménienne. Pour se procurer les
originaux grecs complets, Sahak envoya Mesrop à la cour de l’Empereur
Théodose II. La traduction déjà assez avancée depuis
l’année 405, date de la création de l’alphabet, accéléra
l’évangélisation du christianisme en Arménie. «
Dès que Sahak eut terminé cet œuvre considérable,
écrit Lazare de Pharpi, on fonda des écoles pour le peuple…
Grâce aux sources spirituelles du saint patriarche Sahak, la science du
Seigneur remplit l’Arménie comme les eaux remplissent la mer. »
D’un seul coup, la langue arménienne s’éleva à
la dignité de langue littéraire.
Une riche littérature prit jour non seulement avec des traductions d’œuvres
sacrées, mais aussi avec la création d’œuvres originales.
« …Ce n’est que de ce moment que la nation arménienne
a vraiment pris conscience d’elle même. Et depuis lors, c’est
cette langue écrite, c’est cette littérature qui ont soutenu
le sentiment national. » écrit Antoine Meillet.
Retenons également le nom du roi d’Arménie de cette époque,
Vram-Chapouh, qui fit tout ce qui était en son pouvoir pour la réalisation
de cette entreprise.
Mesrop Machtots inventa également un alphabet pour le peuple d’Aghouanie,
au Nord-Est de l’Arménie. Une influence civilisatrice s’installa
sur un peuple jusque là barbare, car l’évangélisation
de cette partie du Caucase se réalisa, grâce à ce nouvel
alphabet.
L’œuvre de Mesrop Machtots n’a pas de limite, elle forme les
profondes racines d’un arbre dont nous savourons les fruits jusqu’à
ce jour ! Je souhaite que nos enfants puissent y goûter !
Halys.
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