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Les historiettes d'une mamie pas comme les autres
C’était le mois d’Avril, le mois le plus délicat
de l’année, car tout n’est que fleurs fragiles, parfums subtils
et douce sérénité.
Sitôt le nez dehors, la plus vilaine humeur, les soucis de la vie s’envolent
de tous côtés !
Donc, disais-je, c’était le mois d’Avril. Papy avait téléphoné
à son fils, le papa d’Eric et de Clara, pour lui annoncer que le
verger était en fleurs, mais plus pour longtemps.
Papa décida d’envoyer les enfants à Beau-Four pour le week-end
: papy irait les chercher à la gare.
Le jour venu, papy, mamie et Tchouki allèrent donc les attendre sur
le quai.
L’instant des retrouvailles était un tel bonheur pour eux, qu’il
leur semblait toujours que c’était la première fois.
Déjà le train entrait dans l’accueillante petite gare.
Les enfants aperçurent le gentil trio qui scrutait le défilé
des wagons.
- Allons au bout du quai, je les ai vus, dit papy à mamie
qui retenait Tchouki avec peine, ils sont en tête du train.
- Comment fait-il pour les voir si vite ! se dit mamie
Et elle trottinait derrière papy qui avait repris la laisse du chien.
Entre les bisous sonores de papy et de mamie, plus Tchouki qui leur sautait
jusqu’au nez, les enfants ne se sentaient plus de joie !
Vite, à la voiture ! Tchouki avait bien voulu céder la banquette
arrière à ses petits maîtres, à condition de se mette
entre eux.
Et les voilà partis pour Beau-Four ! (Le nom du hameau est Beaufour,
mais quoi de plus naturel que de nommer la maison : « Beau-Four »,
puisque mamie faisait de très bons gâteaux).
En route les enfants s’exclamaient en contemplant et caressant Tchouki,
magnifique berger du Tibet :
- Il est trop beau, mamie, il est trop mignon ! Il a pris son bain
?
- Mais bien sûr, il fallait qu’il soit beau pour vous
! répondit fièrement mamie.
A leur arrivée, les enfants restèrent muets devant la beauté
et la gentillesse silencieuse de dame nature !
- C’est si beau ! c’est comme dans un conte de fée
! comme dans un film ! murmuraient-ils.
Puis, peu à peu, le charme se dissipa. Avec de gracieux mouvements de
tête et des yeux agrandis d’admiration, ils découvrirent
les derniers crocus qui cédaient, non sans tristesse, leur place aux
narcisses et aux tulipes qui mélangeaient leur rouge, jaune, blanc, rose,
au vert tendre des boutonneux rosiers nouvellement éveillés.
Charmeur jardin de fleurs rustiques ! Même les muguets avaient sorti
leur tapis de feuilles dressées comme de petits soldats qui montent la
garde sous les thuyas.
La tapageuse troupe s’engagea dans le sentier qui serpentait jusqu’à
la porte d’entrée.
Là, sous la fenêtre de la salle de séjour, quelques jacinthes,
un peu fanées, mais toujours désireuses de surpasser les autres
fleurs, répandirent leur parfum enivrant !
- Qu’elles sentent bon ! s’étonna Clara.
- Oh, le soir c’est plus agréable encore ! murmura
mamie.
- C’est malheureux qu’elles ne durent que peu de temps
! Heureusement que nous sommes venus !
Papy ouvrit la porte ; et l’odeur du gâteau Frisette de mamie envahit
les narines des enfants, leur remettant les pieds sur terre en leur rappelant
l’heure du goûter !
- Hum, ça sent bon ! dirent-ils en cœur.
Un brin de toilette, après avoir rangé les menus bagages dans
leur chambre, et les enfants étaient prêts pour le goûter.
Papy aidait mamie à mettre la table. Mamie oubliait toujours quelques
petites choses que papy lui rappelait et ça l’agaçait un
peu. Les enfants la taquinaient. Ils étaient heureux !
Mamie admirait son petit mari, si plein d’attention pour tous, et les
visages de ses petits-enfants qui se laissaient gentiment chouchouter !
Et Tchouki ? Et bien Tchouki, par des petits coups de museau sur les genoux
d’Eric ou de Clara, leur faisait comprendre qu’il appréciait
autant qu’eux les gâteaux de mamie.
Après le goûter, courte promenade à bicyclette dans la
petite forêt avoisinante. Au retour, regardant les joues bien colorées
d’Eric et de Clara, papy s’exclama :
- Tiens, on dirait que quelques roses sont écloses !
- Je vais les cueillir, dit mamie en plaisantant.
- Tu m’en laisseras quelques unes, répliqua papy en
riant.
Puis la joyeuse troupe se dispersa : mamie à la cuisine, papy au jardin
à la chasse aux taupinières et les enfants allèrent sérieusement
dans leur chambre pour terminer leurs devoirs de classe.
Le soleil, fatigué de sa journée, se reposait allongé
sur l’horizon et laissait ses derniers rayons se faufiler à travers
les arbres et au travers des vitres de la cuisine pour lécher le carrelage
et les casseroles de cuivre de mamie.
- Tu as faim, toi aussi ? dit mamie au soleil.
Papy, qui rentrait, crut que mamie s’adressait à lui. Il répondit
:
- Tu vas me faire grossir avec toutes ces bonnes choses !
- Régime à partir de lundi, lui dit malicieusement
mamie.
Les enfants, qui avaient fini leurs devoirs, écoutaient leurs grands-parents
plaisanter. Il est vrai que papy avait un ventre assez bedonnant, le désespoir
de mamie ! Alors Clara pour soutenir sa mamie dit doucement :
- Fais un effort, papy !
- Ne t’inquiète pas, ma chérie, ce n’est
pas de la graisse mais de la margarine !
Ils éclatèrent tous de rire. Papy parlait peu, mais il avait
beaucoup d’humour !
Après le dîner, on alla faire un dernier tour au verger.
Le tableau qui s’offrit à leurs yeux, dans le soleil couchant,
paraissait appartenir à un autre monde : un monde de géants!
Dans une immobilité parfaite, les pommiers et les cerisiers, tels de
gigantesques bouquets de fleurs, étaient alignés en quinconce.
On aurait dit que le rideau d’un théâtre s’était
levé et qu’une troupe d’artistes géants les regardaient,
sans bouger.
Il y avait un arbre, parmi eux, qui était très différent
: ses branches, disposées comme des rayons de soleil autour de son tronc,
étaient recouvertes de fleurs roses si nombreuses qu’elles en cachaient
l’écorce !
- C’est quoi cet arbre ? s’informa Clara. C’est
drôle, je ne l’avais jamais remarqué !
- Moi non plus, ajouta Eric.
- C’est un cerisier d’ornement qui se couvre de fleurs
roses pour quelques jours seulement. Il ne donne pas de fruit, voilà
pourquoi vous ne l’aviez pas remarqué.
Mais je crois que vous ne l’oublierez plus. Mamie voulait que vous le
voyiez, alors j’ai demandé à papa de vous laisser venir
à Beau-four.
Au même instant, un merle bien grassouillet traversa l’un des pommiers
fleuris et déclencha une pluie de pétales blancs semblables à
d’énormes flocons de neige. Etait-ce le spectacle qui commençait
?
Le premier moment de stupeur passé, Eric s’exclama bouleversé
:
- Les fleurs de madame Marie ! Cet oiseau est encore plus méchant
que moi !
- Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? demanda
papy.
Eric raconta très ému l’aventure de son ballon.
- Rassure-toi, ce n’est pas la même chose. Ces fleurs
étaient prêtes à se débarrasser de leurs pétales,
car elles doivent former leurs fruits. Nous regarderons cela demain si tu le
veux.
Le soleil s’était sauvé et laissait tout ce petit monde
grelotter. Vite, on rentra.
Papy était bien bavard aujourd’hui, mamie ne pouvait en placer
une ! Il racontait aux enfants le printemps tel qu’il le voyait.
- Tout ce qui se passe au mois d’Avril est tellement féerique
!
Tu te couches le soir : la pelouse est toute verte.
Tu te réveilles le lendemain, et tu vois, étalés un peu
partout dans le jardin, des magnifiques tapis de pétales de fleurs !
Le préféré de mamie c’est
le tapis qui entoure le cerisier d’ornement : il est tout rose et étrangement
rond, comme tracé au compas. Il faut le voir pour le croire ; avec un
peu de chance vous le verrez demain. Allez, on se prépare
pour le dodo !
La maison redevint silencieuse comme pour savourer les doux moments de la journée.
Dans son petit lit, Eric pensait au pommier qui avait perdu ses fleurs et se
disait qu’il ne pourra pas jouer au ballon. Une petite voix lui dit :
- Une partie de boules est très excitante aussi.
- On dirait la voix du magicien Entend-tout, se disait Eric dont
les
paupières s’alourdissaient et se
fermaient malgré tous les efforts
qu’il faisait pour rester éveillé…
Et le voilà parti dans le monde des
rêves !
Il était dans le verger, son ballon sous le bras. Il regardait le ciel
quand tout à coup, il vit un énorme oiseau noir arriver en battant
ses ailes bruyamment.
Il allait foncer sur le cerisier de mamie !
Effrayé, Eric appela de toutes ses forces le magicien Entend-tout.
Celui-ci apparut aussitôt près de l’arbre en danger.
D’un geste il arrêta le vol de l’oiseau qui resta suspendu
dans le ciel comme un jouet de sapin de Noël.
Ensuite il prit son crayon, qui se trouvait derrière son oreille, déroula
jusqu’au sol un rouleau de papier, puis commença à faire
des calculs en regardant le pied de l’arbre et en évaluant la longueur
des branches chargées de fleurs.
Il se grattait la tête, allait, venait, tirait sur sa barbe puis la caressait.
Eric se demandait ce que le gentil magicien préparait.
Ayant finit de réfléchir, Entend-tout appela une araignée
qui se trouvait non loin de là.
Il lui dit quelques mots et aussitôt, l’araignée alla se
placer au pied de l’arbre et se mit à filer son fil jusqu’à
l’endroit où se trouvait Entend-tout.
Le magicien jeta un regard autour de lui et remarqua un bourdon qui bavardait
avec les fleurs. Il l’appela. Le bourdon vint se poser sur son bras.
Entend-tout remercia l’araignée, puis colla l’extrémité
de son fil à l’une des pattes du bourdon et lui ordonna de faire
le tour de l’arbre en gardant le fil bien tendu. Le bourdon obéit.
Le fil était fin et léger mais très solide, et il lui
était facile de le garder tendu.
Alors il se passa quelque chose d’extraordinaire ! Au fur et à
mesure que le bourdon se déplaçait autour de l’arbre, au
sol se dessinait un cercle de verdure sur lequel s’élevait lentement
un mur transparent, laissant voir en son centre le cerisier de mamie…
Le bourdon revint auprès du magicien qui le débarrassa de son
fil. Aussitôt libéré, il retourna à ses fleurs, étonné
d’avoir été utile.
Le magicien sourit à Eric comme pour le rassurer. D’un signe il
libéra l’oiseau qui, continuant son vol, traversa à tire-d’aile
le magnifique cerisier.
Une pluie de pétales roses s’abattit sur le sol avant même
qu’Eric eût le temps d’ouvrir la bouche.
Les fleurs recouvrirent le sol, formant sur la pelouse un délicat tapis
rose d’une rondeur étonnante. Le fil de l’araignée
disparaissait sous l’épaisse couche de pétales, tandis que
le mur fondait sous les rayons d’un soleil éclatant.
Le magicien avait disparu.
Eric se réveilla et vit que Clara était déjà dehors.
Elle était avec mamie devant le cerisier. Il courut les rejoindre et
se faufila entre elles.
Tous trois, émerveillés, contemplaient le beau tapis que dame
nature avait déposé sur la pelouse de leur jardin !
Dame nature ou le magicien Entend-tout ? C’était le secret d’Eric.
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