|
"Mes racines sont arméniennes, mon tronc est en Syrie et mes fruits
sont français" nous lance le sculpteur Toros. Né à
Alep (Syrie) en 1934, installé en France en 1967, Toros n'a cessé
depuis de créer. L'artiste qui lance "écrivez que Toros,
mon nom d'artiste est à la mémoire de mon oncle Toros de la famille
des héroïques Raskélénian, qui périt brûlé
par les Turcs, dans l'incendie de l'église arménienne d'Ourfa,
dans la nuit de Noël 1896. A travers mon oeuvre, c'est quelque part la
résurrection de ce martyr du génocide arménien qui prend
vie et expression". Le martyr de son peuple est également cette
douleur créatrice qui donne aux oeuvres de Toros toute sa créativité.
Auteur de la sculpture du monument dédié au génocide arménien
dans la cours de l'église arménienne du Prado (Marseille) qui
valut en 1973 tant d'incidents diplomatiques entre la France et la Turquie qui
rappelait son ambassadeur à Paris, Toros est également l'auteur
des monuments de Valence, St-Etienne, Vienne et Aix-en-Provence. Les créations
de Toros qui se définit comme un amoureux de la beauté et de l'esthétique
sont également largement inspirées de l'éternel féminin,
cette "beauté des femmes" qu'il essaie de figer dans toutes
ses formes et sa splendeur charnelle. Des sculptures dont le métal ou
le cuivre coloré sont autant de reflets chaleureux venant du coeur de
l'artiste.
Du 30 juin au 29 juillet, la Galerie des Clercs de Valence accueillait un magnifique
exposition des oeuvres de Toros. Le journaliste-caricaturiste Krikor Amirzayan
a profité de l'événement pour interviewer Toros.
Krikor Amirzayan : Vous avez exposé dans de très
nombreuses galeries tant en France qu'à l'étranger, aujourd'hui
vous exposer à Valence où vous êtes venu vous installer
en 1967 avant de rejoindre Romans, la ville voisine, quel sont vos impressions
et quelle est l'originalité de cette exposition ?
Toros: Tout d'abord, je dois dire que le soleil de Valence et
sa chaleureuse communauté arménienne sont pour moi un havre de
bonheur retrouvé et de ressourcement. Dans cette exposition, je présente
en quelque sorte une sorte de rétrospective de mes créations passées
et quelques nouvelles sculptures inspirées surtout par le monde des femmes...
Krikor Amirzayan : Les femmes inspirèrent et inspirent
toujours de nombreux créateurs. Mais vous concernant, il semble que l'on
détecte à travers vos oeuvres de cet éternel féminin,
une sorte d'immortalité où le temps reste à jamais figé...
Toros: La femme est à l'origine même de la création
et elle tient dans mon coeur une place très importante. D'ailleurs, ma
première sculpture fut celle que j'ai réalisé à
Alep en 1966 sur le thème de "l'émancipation de la femme
arabe" . Depuis, mes ouvres sont très fortement inspirée
de la femme de la maternité et de la famille.
Krikor Amirzayan : un grand journaliste très connu dans
la région de Valence, Pierre Vallier du "Le Dauphiné Libéré",
écrivait que dans vos oeuvres "la femme est toujours interprétée
avec tendresse et délicatesse par un artiste qui sait que l'Orientale
s'affranchit lentement de plusieurs siècles de soumission et s'épanouit
enfin, tout en conservant cette réserve et cette timidité qui
ajoutent au charme de sa grâce capiteuse et un peu alanguie". Vous-vous
reconnaissez-vous dans cette affirmation ?
Toros: Absolument. Mes oeuvres sont teintées de cet Orient
qui est en moi et de cette force universelle qu'est la beauté féminine.
Je rajouterais néanmoins que pour nous les Arméniens, la femme-mère
a une signification supplémentaire car nous sommes un peuple ayant subi
un génocide. Le rôle de la mère qui procrée devenant
essentiel pour l'existence génétique de notre nation.
Krikor Amirzayan : Alors que vous déclarez que l'art,
la création est une valeur universelle, à travers vos oeuvres
celles dédiés à la femme et à la famille, nous sentons
une insidieuse mais très forte présence arménienne...
Toros: on ne peut pas échapper à ses origines. C'est
elles qui donnent la force créatrice en même temps qu'elles prennent
le pas sur l'artiste en "colorant" quelque peu l'oeuvre. L'Arménie
est en moi, profondément. Et elle surgit à chacun de mes gestes.
Sans racines, on ne peut pas créer...
Krikor Amirzayan : l'Arménie est également présente
à travers vos sculptures dédiées à Komitas, à
Sayat-Nova. Elle se manifeste aussi dans beaucoup de vos réalisations
telles que "souffrance", "chagrin", "solitude"
ou "fierté".
Toros: Quand on prononce "Toros", le public sait que
derrière ce nom se cache un arménien. Et à travers mes
oeuvres qu'ils contemplent ou qu'ils achètent, c'est à l'Arménie
qu'il rendent le plus grand honneur.
Krikor Amirzayan : justement, l'Arménie que vous aviez
visité pour la dernière fois en 1963, allez-vous y retourner pour
exposer ?
Toros: je dois avouer que je vis les événements
de cette dernière décennie comme une déchirure. J'ai le
coeur blessé par les malheurs de mon peuple qui se débat pour
survire. Celà me fait mal, car le peuple arménien est un peuple
créateur et il mérite le bonheur. Je n'ai pas de projet d'exposer
à court terme à Erévan...mais à la première
occasion, je répondrais présent.
Interview réalisé à Valence (oct. 2001)
Krikor Amirzayan
|