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Economie

  Stepan, Ancien cadre communiste, devenu commerçant

 

Stepan Mardirossian, la cinquantaine grisonnante aux yeux clairs, était un brillant cadre du Parti communiste arménien. Aujourd'hui il gère une petite boutique de confiseries, près de l'Opéra, en plein coeur d'Erévan. Ancien universitaire bardé de diplômes, Stepan s'est retrouvé au chômage dès le début de l'Indépendance du pays. Ce brillant cadre de l'appareil du Parti, se retrouvait du jour au lendemain, désoeuvré et amer, dans un pays qui voulait effacer rapidement toutes les traces du passé soviétique.
Stépan se souvient: "C'était terrible, car le peuple, manipulé par les nouveaux dirigeants, avait transformé son amour de la patrie soviétique, en une haine destructrice et incontrôlable. Ce peuple voulait tout brûler et faire disparaître, sans juger le bon et le mauvais. On était alors perçus comme des parasites, des agents travaillant pour le compte de l'étranger ou des traîtres. Ce qui nous fermait toutes les portes de l'administration...pourtant notre savoir-faire était important et les autorités de l'Arménie indépendante avaient la possibilité d'utiliser nos compétences reconnues. Prisonniers de leurs logiques politiques partisanes, ils n'ont pas cherché à faire appel à notre savoir-faire, afin de légitimiser l'arrivée de leurs nouveaux chefs. Pour la plupart très bons patriotes, mais piètres professionnels en matière de gestion administrative ou politique...".
De ces "années noires", Stépan garde un grand amertume au fond de son coeur pour "ce grand gaspillage humain et économique et ces millions de vies cassées (...) de ces années froides et obscures qui nous firent vieillir avant l'âge et enlevèrent nos derniers espoirs d'une société meilleure dans un pays neuf".
Vivant de petits boulots, en postes éphémères qui le virent tour à tour marchand ambulant de loteries, traducteur, journaliste et gardien de parkings, Stépan a sur difficilement nourrir sa petite famille. Jusqu'au jour où moyennant quelque emprunts Stépan s'offrait la location d'un petit local, pour aménager son magasin de confiseries. "Au début, jusqu'en 1998, c'était la sinistrose qui dominait un peu partout. Les affaires étaient difficiles, et la population du pays, fortement démoralisée par tant d'années de privations et de guerre, n'avait pas le coeur à se payer quelques gourmandises" lance Stépan et reprend "mais en 1999, on sentait une nette amélioration du moral des citoyens. La vie semblait reprendre à nouveau, avec un flot croissant de touristes. C'était même un début d'euphorie qui se faisait sentir sur les affaires. Jusqu'en octobre 1999 qui produisit avec les événements du Parlement, l'effet d'un électrochoc sur le moral des gens. Et la consommation chutait de façon significative, avant de reprendre timidement l'année suivante".
Aujourd'hui, Stépan ne se plaint pas. Les affaires sont plutôt encourageantes et suffisent à faire vivre décemment sa famille. Pourtant le regard de Stépan laisse entrevoir la nostalgie d'un rêve perdu. "Les jeunes de ma génération, nous croyions fermement aux vertus du Communisme, de l'amitié entre les peuples et le progrès social et culturel. Mais les événements du Haut-Karabagh, les pogroms anti-arméniens de Soumgaït et Bakou, nous ont fait perdre nos illusions. Tout comme la dislocation de l'Union soviétique bâtie par soixante-dix ans d'efforts et qui avait réussi à donner à la République d'Arménie des acquis que l'on utilise encore de nos jours..." se lamente Stépan et ajoute "mais le plus grand gâchis, c'est de voir ces millions d'ingénieurs, académiciens, hommes et femmes de grande éducation, à traîner dans les rues à la recherche de quelques drams pour se nourrir...".
Stépan ne s'occupe plus de politique car "le niveau d'éducation de nos politiques est vraiment très bas, et il est inutile d'espérer qu'ils remontent le pays à eux seuls". Pourtant, dans l'arrière salle du magasin, quelques journaux arméniens, déposés en vrac, trahissent les propos de Stépan et montrent qu'il s'intéresse de près à la politique du pays. "Je les achète non pas pour m'informer, mais pour rire du niveau des énormités et aberrations, contenues dans ces journaux..." lancera Stépan avec un sourire amusé.


Krikor Amirzayan
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