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Economie

  Interview de la psychanalyste Hélène Piralian

  Interview de la psychanalyste Hélène Piralian par l'étudiante turque Sévim Erdem, dont la grand-mère paternelle était une arménienne d’Erzindjan agée de 12 ans en 1915.

Sévim ERDEM étudie l’anthropologie à l’Université Paris VIII et elle s'intéresse aux différentes civilisations anatoliennes.

Hélène PIRALIAN est psychanalyste de formation philosophique. Elle travaille à partir du génocide des Arméniens et à l’aide de la psychanlyse, à l’élaboration d’une définition de ce qu’elle nomme "la structure génocidaire" et sur les effets psychiques de destruction qu’elle engendre pour les héritiers des survivants des victimes comme pour ceux des bourreaux. Ce travail s’inscrit dans une recherche plus large portant sur les effets psychiques des deuils "rendus" impossibles et ceci aussi bien dans le registre de l’histoire individuelle que celui dans divers journaux et revues en France, en Arménie, en Turquie et dans d’autres pays. Elle a également participé à la création d’un centre de consultations psychologiques à Erévan (Arménie) et à la formation de ses thérapeutes.

Elle est l’auteur de :
Un enfant malade de la Mort. Lecture de Mishima. Relecture de la Mort. Ed L’Harmattan, Collection Emergences 1989
Génocide et Transmission. Sauver la Mort. Sortir du meurtre, Ed. l’Harmattan, Collection santé, société, cultures, 1994.
Hélène Piralian est membre-fondateur de l'Association AIRCRIGE : http://www.aircrige.org/ .


Voici les questions que Sévim Erdem a posées à Hélène Piralian auxquelles elle a bien voulu longuement lui répondre :
- Pensez-vous préciser les termes de "massacres" et de "génocide", qu’est ce qui les différencie?
- Quelle place occupe le génocide à notre époque?
- Comment un peuple qui a subi une extermination massive peut-il lui-même, à son tour, être prêt à répéter le même processus?
- Comment se met en place l’oubli, comment se maintient le souvenir du côté de ce qui a subi, mais aussi du côté de celui qui a éxécuté un génocide?
- Les civilisations guérissent-elles lorsqu’elles se souviennent de leur propre histoire ou bien au contraire ne peuvent-elles guérir qu’à condition de se souvenir de cette histoire?


"Tout d’abord merci à Sévim Erdem pour l’opportunité qu’elle m’a offerte de reprendre ici la question du génocide et en particulier, celle de l’héritage commun entre les héritiers des vicitmes et ceux des bourreaux.

Il semble que ce qui, en premier lieu, différencie un projet génocidaire d’une guerre, soit la volonté de détruire un groupe humain non seulement en son entier dans le présent, mais aussi et surtout de le faire disparaître en tant qu’humain. C’est-à-dire d’effacer toutes traces de son passé, de sa culture, de son histoire et, en le réduisant à n’avoir jamais existé, lui rendre tout avenir inacessible. A cet effacement s’ajoute l’organisation de l’effacement du projet lui-même, ce que j’appelle son déni.

Ce déni est constitutif du projet génocidaire et avec lui se dévoile le véritable sens de ce projet qui est la destruction d’une partie de l’humanité à travers la destruction à l’infini des héritiers d’un groupe. Le génocide est donc toujours actuel tant que son déni n’est pas levé et qu’il n’est pas reconnu. C’est ce déni qui se poursuit dans le temps, sous la forme du négationisme.

C’est alors qu’au temps du déni, le présent pour les survivants et les héritiers d’un génocide ne peut plus se composer que d’actes de présentification du passé, c’est-à-dire de répétition de ce passé pour empécher que ce passé qui a eu lieu ne disparaisse en transformant les morts de ce génocide en des morts n’ayant-jamais-existé. Des morts dont le deuil est, de ce fait, rendu impossible. En effet, faute d’enterrement et de mémoire pour ces morts, les héritiers des victimes sont contraints, de faire de leur propre corps le lieu du souvenir comme des tombes de ces morts.

Ainsi si cet arrêt du temps est une manière de lutter contre l’entreprise active de l’effacement, effacement des événements génocidaires et de ses morts, il rend en même temps, l’accès à toute généalogie comme à toute mémoire collective excessivement problématique.

Le maintien actif du déni bloque donc toute vie psychique en empêchant la restauration d’un lien de parole en place d’un lien de meurtre entre les sujets. Pour les héritiers des victimes comme pour ceux des bourreaux est maintenu ainsi fantasmatiquement le couple bourreau-victime intact comme seul modèle de lien possible, ce qui entraine sa possible réversibilité. C’est-à-dire l’impossibilité de penser et d’occuper, pour les uns comme pour les autres, une autre place face à l’autre que celle de bourreau ou de victime. C’est alors qu’il peut advenir que des enfants de bourreau s’offrent en sacrifice et des enfants de victimes deviennent des bourreaux dans l’inconscience totale de cette répétition inversée du passé, l’origine de ce retournement étant occultée par le déni qui rend par ailleurs tout autre lien impensable.

C’est pourquoi pour que puisse commencer le processus de guérison dont l’oubli est l’un des visages, il faut qu’un travail de mémoire soit fait par les sujets, travail à la fois privé et collectif du côté des héritiers des génocidaires et en liaison avec les héritiers des victimes pour qu’entre les vécus internes des sujets et cette origine liée aux événements génocidaires le lien puisse se faire ces vécus (re)trouver leur véritable sens.

Travail qui permettrait au passé alors reconnu, de prendre sa place en tant que tel, laissant aux vivants une place ouverte à des possibilités créatives nouvelles, dans un présent séparé et cependant en iaison avec ce passé qui pris en compte n’aurait plus besoin de se maintenir au présent. C’est alors que des chemins de guérison, c’est-à-dire d’intégration de la douleur liée à l’histoire passée, deviennent, sous différentes formes, possibles.

Ainsi "l’oubli et la guérison", ne peuvent-ils venir qu’après la mémoire et la reconnaissance qui, permettant au passé reconnu de reprendre sa place en tant que passé, laissant une place libre pour un présent, donc ... un avenir. Place du présent que le passé occupait jusque-là dans l’atemporalité d’une répétion du temps génocidaire.

Est-ce à cause de cette atemporalité, de cette suspension du temps que maintient le déni, que cette question ne peut se déployer que sur plusieurs générations?

Nommer génocide un temps de l’Histoire comme s’en prétendre l’héritier, que ce soit du côté des héritiers des bourreaux ou de ceux des victimes, n’est donc ni s’attribuer des lettres de noblesse, ni proposer une hiérarchie des douleurs, mais seulement tenter de poser la spécificité d’une structure pour essayer de comprendre les éléments qui la constituent. C’est peut-être le seul moyen de pouvoir commencer à soigner les blessures psychiques de ses héritiers comme d’en prévenir le retour, du moins, en ce qu’il en serait possible."

Propos recueillis par Sévim et Ayse.


Interview paru dans :

Echographie, Juin 1998, pp 66-69, Journal des étudiants de l'UE "Conception & réalisation de projets", Département Com-FLE (France Langues Etrangères) de l'Université Paris -VIII.
Achkhar du 20 Février 1999, bimensuel bilingue franco-arménien de Paris, interview présenté par Nil-Vahakn Agopoff chercheur au CRDA, à la rubrique Déni de génocide de la page 11.
Divan el Terrible, Revue de psychanalyse espagnole, Madrid, N°6, 2000. l'article traduit en espagnol : http://personal5.iddeo.es/divanelterrible/html/numero_6.html#5
Yénigundem, 21 Octobre 2000, hebdomadaire turc démocrate d’Istanbul (rédacteur en chef Ragip Zarakolu).
l’article traduit en turc : http://www.yenigundem.com/2000/10/21/haber025.html
Bulletin du CRDA, N°3, Février 2001, p3

 

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