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Economie

  Intervention du Dr Serge P. Romana

  Intervention du Dr Serge P. Romana

Le Docteur Romana est le Président du comité Marche du 23 Mai 1998 .

Cette intervention est tirée de la conférence du Mardi 6 Mars 2001 au Centre de Recherches sur la Diaspora Arménienne. Cette conférence organisée par Nil Vahakn Agopoff, chercheur au CRDA, crda.paris@free.fr, abordait trois thèmes :
- Structure génocidaire comparée : Noirs & Arméniens
- Des marchands d’esclaves d’hier aux marchands de canons d’aujourd’hui
- De la Traite négrière au Génocide arménien

Problématique des filles et fils d'esclaves nègres de la caraïbe : la question identitaire dans les communautés antillo-guyanaise en France

Le 23 Mai 1998 entre les places de la République et celle de la Nation, 30000 à 40000 membres des communautés Antillo-Guyanaise défilèrent en silence pour rendre hommage à la mémoire de leurs Aïeux morts en déportation et en esclavage.
Quoi de plus normal a priori. Et pourtant. cette manifestation est une première mondiale d’une part, en ce qui concerne la mobilisation, la dénonciation massive de la traite, la déportation et de l’esclavage des Nègres comme crime contre l’humanité, et d’autre part par l’affirmation d’une identité a priori difficilement formulable : « nous sommes des filles et fils d¹esclaves ».
Quel est le sens de ce mouvement, de cette affirmation identitaire, en quoi est-elle surprenante et quels sont ses rapports avec la loi Taubira-Delanon?

Pour répondre à ces questions, je voudrais très brièvement vous donner quelques rapides repères de l’histoire de notre communauté . Elle s’inscrit dans celle de dizaines de millions d’hommes et de femmes qui bien malgré eux, ont été entraînés et ont subi les conquêtes européennes des 16-19èmes siècles.

Il est difficile en quelques minutes de vouloir retracer cette histoire. Mais nous pouvons très rapidement en fixer quelques points de repère :
Tout d’abord, le développement préindustriel des pays occidentaux est passé comme vous le savez par le génocide des populations natives de l’Amérique : en l’an 1500 : 80 millions de natifs américains ; fin du XVIe siècle : 10 millions. Au Mexique par exemple,: 25 millions en 1600 ; et 1 million à la fin du siècle (Rosa Amelia Plumelle Uribe: la Fureur Blanche. Albin Michel).
C’est ensuite dès 1444 le début de la traite des Africains et de leur déportation vers les Amériques dès 1518. On estime qu’en 3 siècles, entre 10-20 millions d’êtres humains ont été déportés des côtes d’Afrique vers l’Amérique, le Nouveau Monde, et qu’au moins 6 fois plus ont péri à cause de ce trafic (durant la déportation ou suite aux guerres). Le centre de la déportation était la cote des esclaves, l’actuelle région du Togo, Bénin et du Nigeria.
Concernant la Guadeloupe et la Martinique, elles devinrent propriétés françaises en 1635 après l’élimination des Caraïbes. Les premiers déportés arrivent en 1644. La déportation atteint son point culminant à la fin du XVIIIe siècle ou le nombre d’esclaves nègres est 92545 (84,3%), le nombre de blancs est d’environ 13969 (12,7%) et les nombres de « libres de couleur » d’environ 3125 (2,8%). Le système juridique est basé sur le code noir, ensemble de 60 articles conçus par Colbert en 1635 qui établit les règles de fonctionnement d’une colonie esclavagiste en plein siècle des lumières de pays « déjà Chrétien » (Le Code Noir. Louis Salla-Mollens. Edition PUF)
En 1794 suite aux grandes révoltes d’esclaves de Saint-Domingue, c’est la première abolition de l’esclavage.
En 1802, Napoléon envoie ces troupes rétablir l’esclavage. Cela aboutit à sa première défaite en 1803 à Saint-Domingue qui devient alors Haïti et à l’extermination en 1802 de 6-10 % de la population Guadeloupéenne.
En 1848, viendra la 2ème abolition et, fait apparemment contradictoire, le début de la colonisation (du dépeçage) de l’Afrique.
En 1946, les vielles colonies françaises deviennent département français.
Vers le milieu des années 60 est mis en place le BUMIDOM qui organise, faute de travail dans les pays d’origine, le déplacement de plus du tiers de la population des Antilles et de la Guyane française.

Aujourd’hui ces populations sont près d’un million en France, pratiquement en nombre plus élevé que dans leur pays d’origine. Elles y ont trouvé du travail, beaucoup plus valorisant que dans les champs de canne à sucre. Elles s’y trouvent plus à l'aise que les autres populations immigrées en provenance d’Afrique ou du Maghreb (en effet nous ne sommes pas étrangers, et nous connaissons bien le système politique, social, scolaire...). Et pourtant, ce sont des membres de ces populations qui, contrairement à ce qui avait été prévu, étaient sur les pavés de Paris ce 23 mai 1998 lors du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Ce sont eux qui refusaient avec force et massivement le slogan officiel du cent-cinquantenaire : « Tous nés en 1848 ».
En réalité, malgré leur apparente intégration dans la société française, les populations issues de la traite et de l’esclavage ont un problème existentiel majeur. Il s'agit de la question de leur identité et de leur dignité, c’est-à-dire des valeurs essentielles nécessaires à l’existence normale de tout groupe humain quel qu’il soit. Cette réalité est liée fondamentalement à notre « fabrication »(Viviane Romana. Psychothérapies d'Antillaises Ensorcelées. Thèse d'université d'ethnopsychologie. Paris 8.)
En dehors de l’aspect émotif que peut générer le récit de la barbarie et de ce crime contre l’humanité que constitue de la traite la déportation et la mise en esclavage de nos Aïeux, il faut bien comprendre que notre groupe ethnique, est issu de ce crime. C’est en soi une caractéristique originale qu’il convient d’analyser. L’élément fondateur, la déportation avec tout ce qu’elle a pu comporter de traumatismes, et la mise en esclavage au nom de l’infériorité raciale, constitue une rupture de civilisation chez l’Africain victime. Il ne s’agit pas d’un peuple mis en captivité, et déporté. Il s’agit d’individus originaires de peuples différents, de culture différente, ne parlant pas la même langue, plongés dans des conditions limites de vie, incapables de trouver dans leur cosmogonie des éléments pouvant leur permettre de donner sens aux événements qui leur arrivaient.
Ce sont des « êtres fabriqués » dans l’univers tortionnaire de l’habitation esclavagiste avec comme seul espoir, la possibilité d’aller au paradis de la religion du Maître blanc. Tout a été bouleversé : la famille (article 12 et 13 du code noir) ; le monde des vivants comme celui de morts (article 14) ; la perception de l’être lui-même (article 44). Une opération de destruction de l’homme au plus profond de son âme a été entreprise dans le « nouveau monde » en même temps que la construction d’une nouvelle identité, celle d’un esclave.

De façon malheureusement trop rapide, je voudrais énoncer ce qui nous semble les caractéristiques fondamentales de nos sociétés. Ce sont avant tous des sociétés anomiques, c’est-à-dire que les hommes et les femmes qui les constituent respectent peu de choses en commun. Les forces de division sont bien plus nombreuses que celles qui unissent. La division est vécue dès l’origine, imaginée comme la vente de Nègres par des Nègres. Elle est surtout celle de la couleur de la peau qui régule toute la société. Cette question de couleur de peau est bien sur la question centrale, chez les esclaves mais aussi chez les esclavagistes. Elle s’est en effet traduite par la production d’expériences racistes sur la pesée de cranes, l’évaluation du volume du cerveau, le calcul un peu plus tard du quotient intellectuel (QI), aboutissant bien évidemment à « l’infériorité naturelle des Nègres » (La mal-mesure de l'homme. Stephen Jay Gould. Livre de poche). La justification de l’esclavage de Nègres par des Chrétiens était ainsi établie car il s’agissait de sous-hommes et non d’êtres humains. C’est toute l’originalité et l’unicité de ce crime. Ici il ne s’agit même pas d’hommes. La division est aussi dans la famille par l’exclusion du père et par l’arrivée inopinée des enfants mulâtres. L’anomie est également dans la perturbation du monde des esprits. De ces êtres morts sans sépultures, sans rites dont les esprits continuent à errer jusqu’à aujourd’hui. Il eut fallu entrer réellement dans les détails de cette fabrication pour comprendre l’horreur du crime, mais aussi combien l’homme a su résister car nous sommes aujourd'hui les témoins que de la mort est néanmoins née de la vie dont il faut analyser aujourd’hui les caractéristiques. De cette histoire, nous ne gardons le plus souvent qu’une douleur indicible, la marque de l’infamie, du dénigrement de l’être humain que nous sommes. La volonté d’oubli a été très forte. Oublis voulus peut-être par nos parents, mais surtout par les autorités abolitionnistes et républicaines d’alors et d’aujourd’hui, qui mal à l’aise avec ce passé (on peut le comprendre) ont tout fait, et font tout pour faire oublier l’infamie. Il faut oublier et pour cela se concentrer sur l’abolition de l'esclavage et sur Schoelcher. En réalité il faut que l’histoire soit conforme au mythe fondateur de la république française de nation fondatrice du concept de « l’universalité des Droits de l’homme ». Les seuls rapports que la république peut soutenir avec l’esclavage sont des rapports d’abolition.

Et c’est ainsi que nos Aïeux ont failli en 1998 passer à la trappe de l’histoire. Nous avons été pour cette fois très vigilants. A cette volonté d’effacement de la mémoire, nous avons répondu que nous étions « fiers d’être des filles et fils d’esclaves ». Il s’agit pour nous d’une définition identitaire, car c’est notre singularité. C’est notre réponse à l’absence d’identité et de dignité qui est la marque de nos sociétés. Cette origine bien qu’apparemment négative est le point de départ commun de l’immense majorité membres de nos communautés indépendamment de la couleur de leur peau. Nous nous démarquons en cela des théories panafricanistes de la fin du XIXe siècle et du début du 20ème siècle (qui n’acceptent pas l’idée de la naissance de peuples nouveaux, non africains), ou des théories de « la créolité ou du tout monde » des auteurs martiniquais contemporains (qui, au nom du métissage génétique, mélangent les ancêtres des esclaves et des esclavagistes, esquissant ainsi un « nouveau monde »). Au souvenir de la souffrance indicible de notre fabrication, nous voulons substituer le souvenir de nos Ancêtres issus de cette fabrication. Car nous savons que l’on ne sort pas de l’esclavage avec les Ancêtres des autres quelle que soit la « gentillesse » de ceux qui veulent nous en donner. Il s’agit donc pour nous de donner sens et de positiver cette histoire traumatique certes, mais qui nous a structurés. C’est le sens des manifestations que nous avons désormais instituées le 23 mai de chaque année à la place de la Nation, les cérémonies Lanmèkannfènèg. Il s’agit de cérémonies laïques mais sacrées à la mémoire de nos Aïeux.

Mesdames, Messieurs, notre problématique est comme vous le voyez une problématique de structuration. Elle est en cela différente me semble -t-il des problématiques des autres peuples, comme le votre qui ont subi le génocide, même si on y retrouve la barbarie de leurs auteurs et le traumatisme terrible des survivants. Nous sommes en France dans un des pays les plus démocratiques au Monde. Et c’est bien là, le paradoxe. Exister pour nous revient à exhumer notre histoire. C’est douloureux, mais cela nous est salutaire. Cependant cela nous oblige aussi à questionner la société française sur son mythe d’origine, sur les fondements philosophiques de la période des lumières : comment expliquer la traite, la déportation et la mise en esclavage de millions de Nègres en pleine philosophie des lumières, par les autorités de « la fille aînée de l’église catholique »? Comment expliquer que les plus grands savants occidentaux, aient théorisé « l’infériorité naturelle des Nègres ». Ne croyez vous pas qu’il ne serait utile pour des raisons d’honnêteté intellectuelle, des raisons spirituelles d’aborder ces questions. L’originalité des élites en France n’est pas de refuser de poser le problème mais de l’en vider de son contenu. Le texte de loi sur la traite et l’esclavage crime contre l’humanité en est la dernière preuve la plus démonstrative. Il sera effectivement voté qu’il y a bien eu un crime contre l’humanité. Cependant il a été demandé expressément de retirer de l’énoncé les coupables. Acceptez-vous que le génocide arménien soit reconnu sans coupables? À votre avis que cache une telle omission?

Nous croyons que la problématique des filles et fils d’esclaves de la caraïbe est essentiellement identitaire. En l'abordant, nous explorons l’une des pages les plus sombres de l’Humanité, celle qui a pourtant permis le développement des sociétés occidentales actuelles. L’explorer est salutaire non seulement pour nous filles et fils d’esclaves nègres, mais aussi pour la lutte contre le racisme et donc pour la paix.


Dr S.P. Romana. Président du comité Marche du 23 Mai 1998

 

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