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Il est
maintenant connu que les Arméniens aiment le jazz du profond de leur être.
Le Festival International de Jazz d'Erévan en Août 2000, eut un très
grand succès et si innattendu. "Suis-je en Arménie? Même
à la Nouvelle Orléans, on n'aurait jamais rencontré un tel
enthousiasme!" plaisantait une invitée au festival comme nous le rapporte
un site web arménien de Moscou.(1) Au cours de ce festival,
les musiciens américains Chick Corea, (2) Bill Solley et
la chanteuse noire de la Nouvelle-Orleans, Kim Prevost, (3) firent
fureur. Ici et là, les battements envoutaient les spectateurs comme l'orchestre
de Harry Tavitian, un pianiste de Roumanie excellant dans des rythmes antillais
et africains.(4) . Encore à quatre heures du matin les jeunes
et les moins jeunes, s'étaient emparés du tempo et improvisaient
toujours au "Jazz Café" d'Erévan -un café qui se
trouve près de la statue du héros médiéval, le Général
Mamikonian.
En France, le Festival de Jazz de Junas qui avait invité des musiciens
arméniens l'année dernière, n'a pas manqué de faire
appel de nouveau cette année aux jazzmen arméniens aussi bien d'Arménie
que de la diaspora.(5) En effet depuis quelques années, les
orchestres de jazz s'y multiplient et se font connaîtrent.(6)
Ainsi, au mois d'Octobre prochain aura lieu au "New Morning" à
Paris son premier "Armenian Jazz Festival" ! (7) Les amoureux
du jazz de Paris n'y manqueront d'y aller, comme ce fut le pour le récent
récital de la chanteuse Datevik d'Arménie vivant en Amérique
et qui s'était produite au "Sunshine".(8)
Il y a un intérêt certain des Arméniens pour le jazz. On sait
que les Editions Parenthèses de Marseille qui sont d'origine arménienne,
y consacrent plusieurs collections de publications et elles animent un site web
sur la vie musicale du jazz de la région marseillaise.(9) Cet
intérêt pour le jazz ne date pas d'hier chez les Arméniens.Déjà
le musicien Artem Aïvazovski est connu en URSS en 1938. En 1956, c'est le
tour du jeune Konstantin Orbélian qui est un familier aujourd'hui dans
la direction des orchestres de Chambre de Moscou ou de Saint-Péterbourg.
Dans la diaspora, en Amérique, George Avakian ancien étudiant à
l'Université de Yale, produit et contribue à populariser des jazmen
comme Miles Davis, Keith Jarett, Louis Armstrong, Sonny Rollins, Duke Ellington,
Earl Hines.(10) En France, c'est Grégoire Kélékian
qui fonde "La Revue du Jazz".
On peut se demander comment se fait-il qu'il y ait une telle relation viscérale
entre les Arméniens et le Jazz? Une relation qui était sous-jacente
et qui est en train de s'exprimer au grand jour, de déborder -pour ne pas
dire se déchaîner! Comme il se passe actuellement avec l'internet
: une interpellation à la reconnaissance du génocide de 1915. A
part la revendication profonde de justice par des moyens politiques, il y a un
grand besoin (souvent inconscient) d'exprimer l'indicible, de crier une souffrance
intérieure muselée, de sublimer une failure emmurée. Il y
a matière à réflexion, à analyser avec une approche
d'anthropologie comparée. Historiquement, le jazz s'est créé
à partir des gospels des Noirs américains. L'approche anthropolgique
de cette expression musicale prend en considération le fait que les Noirs
américains sont les descendants d'anciens esclaves(11) :
des esclaves, eux-mêmes des descendants d'Africains arrachés à
leur terre ancestrale dans un broyage ethnique organisé par la traite négrière.
Or
la traite négrière et l'esclavage n'ont pas été reconnus
comme crime contre l'Humanité par les Etats qui les avaient organisés
dans le passé -sauf par la France. (12) Quand il y a mutisme
sur la nature (et la responsabilité) d'un tel crime, il y déni :
un déni concernant un crime élaboré de déshumanisation
dont l'idéologie était de chosifier l'Homme.(13) Avec
une telle idéologie essayant de briser la transmission qui fonde l'humain,
on peut comprendre quelle musique peut se créer dans ces conditions. Ce
sera une musique qui sublimera, transcendera et s'exprimera par delà le
déni en question, un déni qui cherche aujourd'hui à banaliser,
à minimiser, à occulter et qui fait partie d'une structure génocidaire
qui se veut être inexistante et invisible. Dans le cas arménien,
la psychanalyste Hélène Piralian nous explique comment le déni
d'une telle structure génocidaire fait des ravages dans l'inconscient et
comment elle engendre des vivants-morts.(14)
Les deux propositions de lois reconnaissant le génocide arménien
et la traite négrière/l'esclavage en tant que crime contre l'Humanité
par le Parlement français ont été pratiquement menées
simultanément. Les débats parlementaires ou médiatiques conséquents
ont donné l'occasion de s'en référer.(15) Cette
actualité vivante a conduit le Centre de Recherches sur la Diaspora Arménienne
à une réflexion sur une structure génocidaire comparée.(16)
C'est ainsi qu'un adhérent de l'association "Gens de la Caraibe"
présent à la conférence du CRDA du 6/3/2001 a pu "constater
avec stupeur qu'il existait beaucoup de points communs avec la Communauté
antillo-guyanaise".(17)
Ces points communs conscients ou inconscients entre Noirs et Arméniens,
les Noirs Américains ont commencé aussi à le ressentir. Ce
n'est certainement pas par hasard ou par manoeuvre politique, que le médiatique
Noir américain, le Révérend Jesse Jackson, va en Arménie
après le terrible tremblement de terre de Décembre 1988. Interviewé,
il dit aux Arméniens qu'il est là en tant qu'homme, croyant, père
de cinq enfants, mari. Il ajoute : "Chers mères, soeurs, frères.
Je partage sincèrement votre douleur, votre souffrance, votre peine. Croyez-moi,
vous n'êtes pas seuls. Résistez, je vous en prie..."(18)
De même comme autre expression de solidarité et de communion humaines
et spirituelles, il y a eu récemment la participation remarquée
du révérend noir américain, le Dr. James Forbes lors de la
cérémonie oeucuménique à Washington,(19)
cérémonie organisée à l'occasion de la visite officielle
de S.S. Karékine II aux Etats-Unis.(20) Le Dr James Forbes
est en effet le Recteur supérieur(21) d'une très importante
église de New York, l'Eglise New York's Riverside Church à Manhattan
et il serait intéressant dinterviewer cette personnalité noire
américaine. Et cela nous amène à savoir ce que les Noirs
pensent du génocide arménien, du déni turc et de sa non-reconnaissance
par les différents Etats? Quel est lécho cela crée
dans le Peuple noir - un peuple qui a connu une si grande souffrance? Et cette
réflexion comme celle du Dr Romana par exemple,(22) comment
peut-elle élargir la nôtre et nous aider à nous libérer
de notre propre enfermement génocidaire? Ainsi, il serait bon de questionner
également des grands maîtres de la littérature noire comme
par exemple, le martiniquais Edouard Glissant ou laméricaine Maïa
Angelou...
Pour terminer, voici un très beau poème sur le jazz écrit
par une descendante de survivants de 1915 : un poème exquis qui nous fait
ressentir et saisir par son lyrisme la beauté et l'authenticité
du jazz*... un poème admirable qui nous invite à la réflexion
et à l'entendement des choses liées à la mémoire de
l'esclavage : une invitation à sa sublimation, à l'action musicale,
toutes choses qui trouvent naturellement leur écho dans notre sensibilité
arménienne ...
Nil V. Agopoff, chercheur au CRDA (Paris)
Photographies :
- Rév. Jessee Jackson en Arménie Janvier-Février 1989 :"Je
partage sincèrement votre souffrance".
- Rencontre en 1980 entre jazzmen américains de Cambridge et jazzmen arméniens
d'Erévan (Lévon Malkhassian, Krikor Babakian & David Azarian).
Cette photo m'a été envoyée par Madame Bétsapée
Grigorian de l'AOKS d'Erévan http://www.acc.am/%7Eaoks/ et les noms des
jazzmen américains ont été transcrits à la main en
phonétique arménienne. Je pourrais lire (?) : Tagué Larsen
(?), Kraig Dejena (?).
Jazz...
Des improvisations vibrantes
Messages aux sources attachantes
Cris de blues, de jazz, cris de noirs
Cris de liberté, cris d'espoir
Un rythme fou qui soudain s'empare
De tout votre corps sans crier gare
Un coup de piano, de trompette
Gardner, Amstrong, Sidney Bechett...
Le jazz vous envoûte à en mourir
Ça vous contamine à en pâlir
Ça vous transperce puis vous cogne
Ça vous ensorcèle, vous rogne
Musique menant au doux supplice
On l'a dans la peau, c'est presqu'un vice
Les crucifiés de son tempo
D'esclaves sont passés Héros !...
* Annie Kapikian, "Exosmose", Préface Solange de Bressieux,
Sociétaire des Gens de Lettres et des Poètes français,
52 p., Barre-Dayez Editeurs Paris 1983
NOTES :
(1) http://www.publish.diaspora.ru/magazin/articles/armenia024_4.shtml
(2) http://www.chickcorea.com/
(3) http://www.strdigital.com/billKim.htm
(4) http://www.creative-music-of-east-europe.com/rum01en.htm
(5) http://www.netarmenie.com/diaspora/sortir/junas.php
(6) divers orchestres arméniens -
Arménie :
http://www.jazzavienne.com/programmation/theatreantique/1307.htm
, http://www.salsapaca.com/festivals/jazz-5-C.htm
, http://www.nab.am/ywmf/Artists/timerep.htm
, http://www.libramusic.gr/artists/nor-dar.html
France : http://www.labuissonne.com/emouvance/fr/fb-tcham.htm
USA : http://www.tigranmartikyan.com/index.htm
, http://lejazz.simplenet.com/07/fr/files/cd4.html
, http://www.davidazarian.com/Azarian.htm
, http://www.college.columbia.edu/cct/feb00/feb00_profile_donelian.html
, http://www.armenjazz.com/index.html
, http://www.nightark.com/
,
(7) http://armenianjazzfestival.free.fr/index.htm
(8) http://www.ifrance.com/japel/datevik.htm
, http://www.xrefer.com/entry/627186
(9) http://www.maison-orangina.org/assocs/jazz/index.html
(10) http://www.cilicia.com/armo_article_george_avakian.html
, http://www.npr.org/programs/jazzprofiles/avakianplay.html
, http://www.jazzreport.com/essays/george-avakian.html
(11) http://www.ehess.fr/editions/revues/homme158-159.html
(12) La République l'a reconnu cette année,
mais sans faire état de la responsabilité (criminelle) du Royaume
de France à l'époque : http://www.adminet.com/jo/20010523/JUSX9903435L.html
(13) il y avait toute une réglementation de l'esclavage
dans les différents Etats d'Amérique. Dans la France de l'Ancien
Régime, c'était le Code Noir http://perso.wanadoo.fr/yekrik.yekrak/codenoircolbert.htm
rédigé sous l'autorité de Colbert qui régissait
l'esclavage dans les colonies.
(14) au sujet du déni, de ses conséquences
sur l'inconscient des descendants des victimes (et des bourreaux), les vivants-morts,
etc., voir les travaux d'Hélène Piralian http://www.netarmenie.com/pointsdevue/structure/article5.php
(15) http://www.netarmenie.com/pointsdevue/structure/article3.php
(16) http://www.netarmenie.com/pointsdevue/structure/article7.php
(17) http://www.gensdelacaraibe.org/re_croi/armeniens_noirs.htm
(18) Quotidien "Sovétakan Hayasdann" 3
Février 1989, page 4
(19) http://www.armenianchurch.org/images/WASHECUForbesPulpit.jpg
(20) http://www.armenianchurch.org/GetNewsOnDate.jsp?Id=1696
(21) http://www.theriversidechurchny.org/content.asp?id=204
(22) http://www.netarmenie.com/pointsdevue/structure/article1.php
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