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Economie

  Voki yev Be'rountsk'e (l'Âme et le Poing)

  Voki yev Be'rountsk'e (l'Âme et le Poing)

Extrait de l'interview d'Hélène Piralian par Grigor Djanikian
parue en arménien dans la revue littéraire KAROUN, N°2 1995, Erévan, pp 12-15.

- G. Djanikian : Raconter votre vie , d'où sont vos parents.

Hélène Piralian : Ma mère est française, de la bourgeoisie française, dont le caveau familial se trouve au cimetière du Père Lachaise, non loin de celui d'Antranik. Mon père est arménien d'une famille aisée de Tiflis dont il est parti dans les année 20. Il semblerait que mon grand père ait fait partie de la délégation arménienne au traité de Sévres et que mon père ait été envoyé à Paris autant pour faire des études que pour être éloigné d'une scène politique dangereuse à laquelle il s'intéressait de trop près au goût de son père. Il n'est jamais retourné là-bas. Quant-à moi, je suis née en France, à Paris, pendant la guerre de 40 J'ai fait des études de philosophie à la Sorbonne puis de psychologie et ensuite un long cursus pour devenir psychanalyste. Ainsi peut-on dire que je fais parti des intellectuels français, en tout cas, je l'ai cru longtemps faute de pouvoir penser une autre alternative.Maintenant je peux dire que je suis d'abord l'héritière d'un génocide, héritière des victimes, de cette structure, de cette place et que c'est ce qui me détermine et par rapport à quoi je peux me comprendre et ceci bien que je n'ai appris l'existence du génocide arménien qu'à l'age de 35 ans ce qui peut paraître inconcevable mais est vrai.


- G. Djanikian : Comment êtes-vous devenue psychanalyste ?

H. P : D'abord pour trouver sens à ce qui m'apparaissait comme incompréhensible. L'écriture m'était nécessaire, mais j'écrivais des choses qui ne me correspondaient pas, et à l'époque je n'avais aucune idée de ce qui me correspondait, ce que j'écrivais était donc sans intérêt. C'est pourquoi, je me suis arrêtée et ai commence une psychanalyse. Sans doute sans le savoir pour pouvoir trouver ma propre voie (x), ce qu'il était pour moi nécessaire d'écrire mais dont à ce moment là je ne savais rien. Cette recherche a duré quinze ans. Je sais maintenant que cela était essentiellement lié à ma méconnaissance de l'existence d'un génocide dans mon histoire, autour duquel elle était cependant entièrement nouée.

C'est ainsi, par exemple, que lorsqu'à l'âge de 14 ans je suis allée voir avec mes parents le film d' Hitchcock "Les amants du Capricorne" ce fut pour moi, sans que je le sache, la première mise en scène de cette disparition des morts qui jusque-là n'avait ni existence ni représentation.

Voici l'histoire : En 1935 en Australie un couple vit dans une propriété dont la gouvernante, amoureuse de son maître, décide de rendre, tout en l'empoisonnant lentement, sa maîtresse folle. Pour cela, elle va mettre, chaque soir, dans son lit, une tête réduite de Jivaro, qu'elle subtilisera ensuite et dont elle niera l'existence. Et ce ne sera pas la tête de jivaro qu'elle va trouver, chaque soir, dans son lit qui, en soi, la rendra folle, ce n'est pas sa présence dans son lit qui la fait douter de son existence même et lui ôte le goût de la vie, mais bien sa disparition et le déni de cette présence que soutient sa gouvernante. Dés lors, elle va jour après jour se désagréger et sombrer dans la folie Et ce n'est que lorsque sera découverte et reconnue, par d'autres, la réalité de cette tête de mort qu'elle retrouvera la raison et...pourra de nouveau investir la vie.

En un premier temps ce que sans doute j'ai entendu est cette nécessaire reconnaissance de l'innommable, et ce n'est que plus tard, beaucoup plus tard, que j'ai compris que cela me renvoyait à un deuil à faire, urgent pour vivre mais d'un mort inconnu, et encore plus tard qu'il s'agissait non d'un mort mais d'innombrables morts, qui alors m'étaient totalement inconnus et dont cependant j'étais chargée (comme on dit avoir charge d'âmes). Pour moi le déni mis en place par les génocidaires avait réussi : longtemps je n'ai pas su.

C'est donc mon incompréhension radicale vis à vis de moi-même et de ma vie (mais aussi l'incompréhension des autres à mon égard), liée à ce non-savoir du génocide comme à ce que cela pouvait déterminer dans mon inconscient par rapport à mes comportement ou à mes pensées, qui sans ce lien au génocide ne pouvait avoir de sens, qui m'a conduit non seulement à l'analyse personnelle et à en faire ma profession mais plus encore à la nécessité d'en construire la théorie, c'est-à-dire un canevas structural, qui pourrait servir à d'autres pour ordonner ce qui de leur monde intérieur ne trouvait pas sens à l'aide des théories existantes.

En effet, la psychanalyse telle qu'elle se pratiquait en France s'est avérée tout à fait impuissante mais aussi défaillante à entendre et à inclure le génocide et les conséquences que cela entraînait quant à la constitution d'un sujet, sa structure psychique. J'ai donc été obligée, lorsque j'ai appris l'existence du génocide arménien de construire ma propre théorie, une théorie qui inclurait dans la compréhension de ces sujets que sont les héritiers d'un génocide, les ravages radicaux que celui-ci peut produire dans le psychisme.

C'est pourquoi, en tant qu'analysante, j'ai été obligée de reconstruire -de déconstruire et de reconstruire- un champ psychanalytique différent de ceux balisés alors par la psychanalyse. Puisqu'à ce moment-là, je n'avais le choix qu'entre penser que les interprétations que je recevais étaient justes, que si je les refusais c'était parce que je ne voulais rien en entendre, sous entendu de la vérité, la mienne, mais aussi celle des autres et, plus grave, celle du monde, je devais donc me "rendre" en endossant un faux moi ou refuser ces interprétations en bloc et chercher à savoir pourquoi ça n'était pas signifiant et opérant pour moi et ce qui pourrait bien venir à la place faire (donner) sens,. J'étais donc amenée, contrainte même, dirais-je, à déconstruire et reconstruire d'abord contre, puis à coté (à part) et ensuite en liaison avec les autres constructions dans un travail aussi bien de mise en rapport que d'articulation, la théorie psychanalytique.

Autrement dit, agrandir l'écriture du champ collectif du sens, auquel nous appartenons tous en élaborant, en son sein, de nouvelles liaisons de sens, centrées sur la disparition (destruction) de ce qui fonde collectivement le symbolique . En particulier l'importance de la question du deuil, (des conditions de sa possibilité) pour la vie et le sens de la vie des héritiers.

Mais cela nécessitait une reconstruction qui tienne, parce que dans le cas d'une construction qui ne tiendrait pas celui qui s'y engagerait verrait le retour renforcé des interprétations précédentes. C'est-à-dire celles prises dans les champs déjà balisés dans lesquels il n'a pas sa place, dans lesquels les questions qui le concernent ne seraient pas posées, ne pourraient pas se poser parce que d'autres sens seraient donnés à ce qu'il exprime de ses difficultés.

Il lui faudrait alors, pour ne pas renoncer à tout accord même de pure forme avec les autres, (ceux qui vivent dans la même communauté bien que n'ayant pas la même histoire) et devenir carrément fou, accepter au plus vite ce qui lui est proposé et qui ne peut alors que lui faire prendre la personnalité de l'autre. La situation analytique venant en ce cas reprendre et redoubler son exclusion initiale du champ symbolique collectif, au lieu de l'y inscrire.

J'ai essayé de démarrer l'amorce de la création d'un autre espace symbolique pour ces choses, à partir du fait que je n'avais moi-même pas eu cet espace. Il n'y avait aucun espace existant dans lequel je puisse me mettre pour inscrire et surtout ordonner en un sens ce dans quoi je me trouvais, au contraire, à chaque nouveau pas je risquais d'être (re)prise par un détournement de sens.

Ce que j'ai tenté, alors, c'est de mettre en mots cet espace nouveau, mettre en mots sa constitution, de manière à ce qu'il puisse devenir le lieu d'un lien d'histoire et non de mort pour moi d'abord et ensuite, pour d'autres. Lieu où se lie l'histoire privée à l'histoire collective, le sens de l'histoire privée dépendant en partie de l'histoire collective, elle y est même parfois totalement assujettie.

C'est de ce lieu que ma pratique analytique s'origine, de ce savoir spécifique de la destruction, un savoir qui détermine radicalement un certain type de rapport à la mort et à la parole mais, surtout, à la fonction de l'autre comme centrale aussi bien dans le processus de destruction d'un sujet que dans celui de sa possible restauration.

 

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