|
De la traite négrière au ... génocide arménien
- conférence organisée au CRDA le 6 Mars 2001
Sujet nouveau et intéressant, qui avait amené dans nos locaux
un public inhabituel pour les milieux arméniens. Les gens de couleur
étaient venus nombreux pour découvrir les analogies psychologiques
existantes entre deux communautés, nées de deux crimes contre
lhumanité. Bien que commises à différentes époques
et dans différents continents.
Après les paroles de bienvenue adressées aux invités par
le Président du CRDA, Jean-Claude Kébabdjian, le conférencier
Nil. V. Agopoff qui est chercheur au
CRDA, sest longtemps arrêté sur ce thème. Mais avant
tout, il a expliqué les raisons qui lont poussé à
réfléchir sur ces analogies.*
En fait, quest-ce que lesclavagisme dans son ensemble, sinon lun
des crimes les plus destructeurs dans lhistoire de lhumanité
? Les communautés antillo-guyanaises de France ne sont-elles pas les
descendantes dun crime contre lhumanité ayant les mêmes
problèmes psychologiques, car lélément fondateur
reste la déportation, avec tout ce quelle a pu engendrer comme
traumatismes, à la suite dune rupture de civilisation, de culture,
de perte de racine, ainsi que de fracture de transmission dans la chaîne
généalogique, explique le conférencier Nil Agopoff.
Pour nous autres Arméniens, il était très intéressant
de découvrir que les membres de ces communautés avaient des problèmes
existentiels majeurs didentité liés à lhéritage
de lesclavagisme. Il sagit dhommes et de femmes de différents
pays dAfrique, appartenant à des cultures différentes, ne
partageant pas la même langue, qui furent arrachés un jour de leur
milieux naturel et qui furent déportés et mis en esclavage.
« Une opération de destruction de lhomme au plus profond
de son âme a été entreprise dans le « Nouveau Monde
» en même temps que la construction dune nouvelle identité,
celle dun esclave. » - explique a ce propos le Dr. S.P. Romana,
Président du Comité Marche du 23 Mai 1998, comité né
dun défilé silencieux de 30 à 40 mille membres des
communautés antillo-guyannaises, à Paris, le 23 mai 1998, jour
commémoratif de labolition de lesclavage, en hommage à
la mémoire de leurs aïeux morts en déportation et en esclavage.
Une première mondiale, dune part en ce qui concerne la mobilisation,
la dénonciation massive de la traite, la déportation et de lesclavage
des Nègres, comme crime contre lhumanité, et dautre
part par laffirmation dune identité difficilement formulable
: « Nous sommes des filles et fils desclaves ».
Ce sont eux, explique le Dr. S.P. Romana, qui refusaient avec force et massivement
le slogan officiel du cent cinquantenaire : « Tous nés en 1848
». Ce sont eux qui se disent être « fiers dêtre
des filles et fils desclaves » contrairement à cette volonté
de leffacement de la mémoire des autorités abolitionnistes
et républicaines dhier et daujourdhui. Cest là
notre réponse à labsence didentité et de dignité
qui est la marque de nos sociétés, explique encore Dr. Romana
en faisant remarquer ensuite, que limmense majorité des membres
de ces communautés estime comme point de départ commun être
issu de lesclavage, indépendamment de la couleur de leur peau.
Car il sagit pour nous dune définition identifiée.
Au souvenir de la souffrance indicible de notre « fabrication »
nous voulons substituer le souvenir de nos ancêtres issus de cette «
fabrication », car nous savons que lon ne sort pas de lesclavage
avec les ancêtres des autres. Il sagit donc pour nous de donner
un sens et de positiver cette histoire traumatique, mais cette histoire nous
a structurés - ajoute-t-il.
Selon lui, cest une problématique de structuration quont
les communautés antillo-guyanaises contrairement à dautres
peuples, comme les Arméniens, par exemple, qui ont subi le génocide,
même si on y retrouve en commun la barbarie de leurs auteurs et le traumatisme
des survivants. Nous sommes en France dans un des pays les plus démocratiques
au monde, et cest bien là le paradoxe. Cependant, cela nous oblige
aussi à questionner la société française sur son
mythe dorigine sur les fondements philosophiques de la période
des Lumières.
Comment expliquer en effet la traite, la déportation et la mise en esclavage
de millions de Nègres en pleine philosophie des Lumières. Comment
expliquer que de nos jours, il a été demandé expressément
de retirer les noms des coupables, de la proposition de loi sur lesclavagisme
et de la traite des Nègres comme crime contre lhumanité
? Il serait utile pour des raison intellectuelles daborder ces questions.
Cest important, affirme le Dr.S.P. Romana, à la fin de son discours,
non seulement pour les filles et fils desclaves nègres, mais aussi
pour la lutte contre le racisme et donc, pour la paix.
Une lutte quil ne faut pas mener cependant dans lisolement, dans
les ghettos où sont enfermées les communautés ayant des
destins identiques selon le modérateur de la soirée, la psychanalyste
Helène Piralian qui, par ailleurs, consacre beaucoup de son temps à
lanalyse des problèmes psychologiques causés par ces crimes.
Et ce nest pas par hasard quelle a fait appel au président
du Comité Marche du 23 Mai 1998, le Dr. Romana, pour rejoindre rejoindre
lassociation AIRCRIGE (Association Internationale de Recherches sur les
Crimes contre lhumanité et les Génocides), dont elle a été
en 1997 lune des membres fondatrices. Une Association dont lobjectif
est, comme la expliqué Helène Piralian, de mettre en relation
des individus des groupes et des savoirs dhéritiers dévénements
différents pour créer lespace déchange qui
manque entre la recherche, les témoignages et la critique politique.
Conviviale et chaleureuse, la deuxième partie de la soirée a
permis à nos nombreux invités, la plupart étant des représentants
des communautés antillo-guyannaises de sintéresser aux différents
aspects de la vie de la communauté arménienne, aux relations quelle
entretenait avec la France, par exemple, à lhistoire du génocide
arménien (événement quils connaissaient peu), sur
lattitude aussi du gouvernement de la République dArménie
vis-à-vis des problèmes liés à la reconnaissance
du génocide. En même temps, ils nont pas manqué de
dénoncer les génocides daujourdhui, dont lun
seffectue actuellement en Afrique, à Brazzaville, et dont personne
ne parle, ont-ils dit.**
Nos amis ont trouvé cette rencontre fabuleuse, entre les communautés
ayant en commun cet héritage de souffrance, dont ils ont pu parler ensemble
avec compréhension et sincérité. La soirée sest
terminée avec le désir exprimé, des deux cotés,
de se réunir à nouveau.
Rousane Gureghian, chercheur au CRDA
article paru dans le Bulletin du CRDA, pp 3-4, N°5, Avril 2001.
* des raisons conscientes ou inconscientes dans lidée et la réalisation
dune telle conférence commune :
1°/ dordre politico-analytique (il y a 2 ans) : le site web de lAssemblée
nationale, où les 2 propositions de loi sont ensemble dans la même
rubrique : Droits de lhomme et libertés publiques,
2° / dordre culturel (il y a 20 ans) : un séjour de deux ans
à Ann Arbor près de Détroit (lune des plus grandes
métropoles noires américaines) et rencontre avec la section dEtudes
afro-américaines de lUniversité de Michigan,
3°/ et dordre psycho-affectif à lâge de 4 ou 5
ans : un très bon souvenir personnel dune jeune arméno-africaine
de 20 ans très gentille en voyage à Paris.
** http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3212--162282-,00.html
|