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  L'Innocence des victimes au sècle des génocides

  L'Innocence des victimes au sècle des génocides

Le dernier ouvrage d’Yves Ternon est un essai d’histoire comparée des génocides et des crimes contre l’humanité perpétrés au xxe siècle.Le cadre juridique du crime de génocide est rappelé. Il s’agit du meurtre collectif de victimes désignées pour leur appartenance à une communauté. L’auteur affirme clairement le principe de l’innocence des victimes quelles qu’elles soient, et rejette l’hypothèse d’une quelconque culpabilité, qui resterait individuelle, qui amènerait à relativiser le crime. Cinq exemples de génocide perpétrés au XXème siècle, en des temps et des lieux différents sont étudiés:

– les Arméniens en 1915, en Anatolie;

– les juifs et les autres groupes exterminés pendant la Seconde Guerre mondiale, pour le IIIe Reich;

–les paysans ukrainiens affamés par le pouvoir soviétique pendant l’hiver 1932/1933;

–les Cambodgiens, à Phnom-Penh en 1974-1977;

– les Tutsis, au Rwanda, en 1994.

Ces cinq exemples donnent un éclairage sur les mécanismes de mise en œuvre communs à tous les génocides: la désignation des victimes pour appartenance à une communauté représentant un danger imaginaire ou réel, la distribution de rôles et notamment la création d’organisations conçues pour accroître l’efficacité de la solution finale, la mise en scène du meurtre collectif et l’inversement du procédé victimaire; le bourreau se présente comme la victime, ce qui justifie le crime ou le transforme en acte de légitime défense.

Mais ces exemples permettent aussi de mieux comprendre combien chaque génocide relève de conditions particulières et spécifiques quant aux mobiles, aux moyens employés pour l’extermination, à la médiatisation des événements. Au bout du compte, des millions d’hommes, de femmes, d’enfants tués, des millions d’êtres humains, tous innocents, qui disparaissent par la volonté d’un Etat totalitaire qui, pour garder le pouvoir, extermine une partie de la population d’un pays.Yves Ternon montre aussi de quelle manière les Etats criminels cherchent à avilir le statut de victime, à effacer leur innocence pour ensuite mieux reprendre ces deux notions à leur propre compte et diminuer la gravité de leur acte.

Cet inversement entre bourreaux et victimes entraîne une réécriture falsifiée et perverse de l’histoire, qui s’oppose à la proclamation d’innocence des victimes par les survivants ou leurs descendants et qui aboutit à des degrés divers, au révisionnisme et/ou au négationnisme.

Dans le cas des Arméniens par exemple, l’argumentation de l’Etat turc repose sur la thèse d’une révolte des Arméniens, la réplique du gouvernement ottoman et les bavures inévitables. Il ne nie donc pas l’existence des massacres et de victimes, dans le contexte de la Première Guerre mondiale, mais il soutient qu’il y en a eu des deux côtés. Si le côté excessif de la réplique est accepté, il est cependant amoindri par le fait que ce soit dans un contexte de guerre et en outre, l’idée de la planification d’un meurtre de masse est complètement rejeté, alors que 2/3 de la population arménienne a été exterminée.

Les nombreuses références citées guident le lecteur et donnent une bibliographie large et récente sur les différents génocides étudiés.

Tant par sa démarche que par l’analyse des faits rapportés, le livre d’Yves Ternon se place dans une position simplement humaine, de défense du droit à la vie et à la mémoire. Il refuse la prééminence d’un génocide sur un autre et rejette la concurrence des victimes. Il milite au contraire pour une solidarité des victimes, innocentes, «des crimes […] les plus abominables que l’homme ait jamais conçus, les plus exceptionnels aussi, et c’est bien l’ultime chance de salut pour l’humanité, qu’ils restent exceptionnels parce qu’ils inspirent l’horreur».

Anahid Samikyan - ACHKHAR (Paris), Samedi 16 Juin 2001 (p7, N°1942 / N° 290).

Yves Ternon : L’Innocence des victimes au siècle des génocides
éd. Desclée de Brouwer, mai 2001, coll. Histoire.


 

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