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Economie

  Chouchi, la ville écartelée

  Chouchi, la ville écartelée

Le Figaro 8 août 2001

Les rues, les pierres et les arbres de la ville de Chouchi sont si imprégnés d'histoire et de passions nationalistes que ce nid d'aigle résume, presque tragiquement, le conflit inextricable du Haut-Karabakh, le plateau qui s'étale à ses pieds. Pour l'ambassadeur américain Carey Cavanaugh, qui porte à bout de bras le processus de paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, «Chouchi, ou Choucha, selon que l'on est arménien ou azéri, est, d'une certaine manière, un dossier aussi difficile à traiter que celui de Jérusalem». Avec le Français Philippe de Suremain et le Russe Nikolay Gribkov, les deux autres coprésidents du Groupe de Minsk, Carey Cavanaugh ne manque d'ailleurs pas de visiter la cité mythique à chacune de ses tournées dans le Caucase.

Répliquant à un Arménien du Haut-Karabakh qui salue en Chouchi «la capitale d'origine de la région», le président Gueïdar Aliev rappelle personnellement aux trois médiateurs venus le rencontrer à Bakou «combien Choucha est chère au cœur de tous les Azerbaïdjanais». Chouchi est perchée à 1 800 m d'altitude, 1 000 de plus que Stepanakert, chef-lieu administratif du plateau qui fut occupé, ou libéré, au choix, par les Arméniens en 1992. Après avoir fait taire les batteries qui pilonnaient Stepanakert, les blindés d'Erevan avaient franchi les murs de la vieille ville où, raconte-t-on, un Arménien s'interposa entre une mosquée et le tankiste qui voulait la
pulvériser.

Aujourd'hui, les herbes folles poussent sur les pierres entre les deux minarets. Les musulmans azéris, qui formaient 80 % de la population à la chute de l'URSS, ont trouvé refuge dans la région de Bakou. Les chrétiens arméniens sont entre eux, mais trop peu nombreux dans une ville qui paraît flotter dans des vêtements trop amples et dont les bâtiments éventrés, les maisons vides et les jardins envahis de broussailles attestent la précarité. L'église du Saint-Sauveur, que ses paroissiens disent avoir retrouvée envahie de boue, de débris et de caisses de munitions, a été richement restaurée. «Le dimanche, elle est pleine», souligne fièrement son curé, le père Andréas. Hormis l'évêque du Haut-Karabakh, réputé pour son nationalisme farouche, l'Église apostolique arménienne est dans cette affaire généralement prudente.

Si la question du Haut-Karabakh est la clé du conflit arméno-azéri, celle de Choucha en est le cœur. Et si les coprésidents du Groupe de Minsk y consacrent tant d'attention, c'est que l'évolution de plusieurs dossiers économiques et politiques régionaux est liée à la solution de ce contentieux. C'est dire qu'ils ne concernent pas seulement l'Arménie et l'Azerbaïdjan, dont le président, Gueïdar Aliev, attend l'évacuation des régions occupées et qui forment 1/5 du territoire azerbaïdjanais, ainsi que le retour des quelque 800 000 réfugiés.

Malgré les promesses d'autonomie de Gueïdar Aliev, les Arméniens du Haut-Karabakh craignent de faire les frais d'un compromis au sommet entre Bakou et Erevan. Ils redoutent en particulier le retour sur le plateau des quelque 50 000 réfugiés azéris, environ le tiers de la population d'avant-guerre. C'est essentiellement par des garanties de sécurité que les diplomates espèrent les convaincre d'accepter un compromis.

Les retombées d'un accord ne se limiteraient pas aux deux anciens belligérants. Un diplomate occidental, très au fait des développements dans le domaine des hydrocarbures, souligne que «la paix enlèverait l'épée de Damoclès qui pèse sur tous les projets». «Il est trop tard pour faire passer cette génération de pipe-lines
par l'Arménie. Mais il y aura autre chose», ajoute-t-il.

Arkadi Goukassian, président de la République autoproclamée du Haut-Karabakh, déclarait récemment au Figaro que «la région ne peut se développer en morceaux». Et d'ajouter: «Son développement n'est possible que si l'infrastructure et les voies de communications sont rétablies.» C'est également l'avis de Marc Graille, coordinateur du programme européen Traceca, pour qui «la réouverture des voies ferrées est la base de la réconciliation».

De Bakou à Erevan, en passant par Tbilissi et Moscou, politiques et diplomates s'interrogent donc non seulement sur les conditions mais aussi sur les conséquences d'un accord sur le Haut-Karabakh qui, après tout, n'apparaissait pas si lointain au début de l'année. Si les autonomistes arméniens obtiennent gain de cause, leur exemple risque de faire des émules dans un Caucase truffé de communautés minoritaires. Un officiel géorgien s'interroge: «Si l'indépendance du Haut-Karabakh est reconnue, pourquoi pas celle de l'Abkazie, de la Tchétchénie voire de la Sibérie?»

En désaccord avec les compromis en gestation, Wafa Goulizadé démissionna naguère de son poste de conseiller du président Aliev. Proche des Etats-Unis et de la Turquie, il accuse Moscou d'utiliser la situation de ni guerre-ni paix pour «pénétrer davantage au Caucase comme naguère l'URSS au Proche-Orient». Il ajoute: «La Russie d'aujourd'hui n'arrive pas à changer de stratégie. Elle se comporte comme la Russie tsariste.» C'est que l'on pense aussi à Tbilissi,
capitale d'une Géorgie secouée par les enlèvements d'hommes d'affaires et les «punitions», non élucidées, infligées à des étrangers. «La pensée impériale prévaut à Moscou», accuse un officiel géorgien. Incapable d'alimenter financièrement le boom économique qui suivrait un accord entre Bakou et Erevan, la Russie n'aurait pas
intérêt à ce que la paix se fasse de sitôt.

D'autres affirment que, disposant d'un très puissant centre d'écoutes internationales en Azerbaïdjan, de troupes stationnées en Arménie, jusqu'aux frontières iraniennes, et d'un accès aux gisements pétroliers de la Caspienne, la Russie ne gagnerait rien à jouer les trouble-fêtes. «La situation est propice à un retour d'influence des Russes. Ils ont des ambitions légitimes et du temps devant eux», conclut un diplomate occidental.

Mais la paix ne viendra pas tant qu'Arméniens et Azéris n'auront pas réconcilié leurs visions sur le nid d'aigle de Chouchi. Les premiers y voient la ville des églises, des intellectuels et des héros. Le Haut-Karabakh qui s'étale à ses pieds fournissait au tsar les chefs de son armée et à l'URSS envahie par Hitler «21 martyrs contre un seul pour l'Azerbaïdjan», souligne le président Arkadi Goukassian.

Les Azerbaïdjanais pleurent cette terre perdue. Le député Elman Mamadov affirme que, «vide d'Arméniens il y a cent ans, (elle) est le symbole du peuple azéri du Haut-Karabakh». Un Occidental qui vit à Bakou rappelle que «60 des artistes azerbaïdjanais sont originaires de Choucha». Au Caucase du Sud, porte du pétrole de la mer Caspienne, la paix passera obligatoirement par une petite ville où les enfants rares jouent devant des HLM lépreux et où des sacs de sable éventrés
rappellent que la guerre n'a pas cessé il si longtemps.

Lire aussi l'article : Chouchi, la belle arménienne

 

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