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Le karabagh
Un char calciné jonchant sur la bas côté de la route. Des
champs verdoyants à perte de vue. Nous sommes aux portes d'Aghdam, dans
le Haut-Karabagh, à une trentaine de kilomètres de Stépanakert.
La ville, symbole de la victoire arménienne sur l'envahisseur azéri,
n'est désormais qu'un vaste champ de ruines, de pierres et de férailles
rouillées. Seules quelques rares constructions calcinées ou éventrées
sont encore miraculeusement debout. Parmi ces dernières, l'usine à
vin de la ville conquise, dont les cuves éventrées portent encore
de larges stigmates de la récente guerre.
"En une nuit, les Turcs (Azéris) ont ramassé tous leurs biens,
incendié leurs maisons et quitté la ville dans une panique indescriptible"
nous raconte Armen Chakhnazarian, un ancien combattant des forces d'autodéfense
de l'armée arménienne du Haut-Karabagh.
"Ils abandonnèrent la ville sans aucune résistance, avant
même que les forces arméniennes, stationnées à quelques
kilomètres de là, viennent s'emparer d'elle. Devenue un vaste
brasier, Aghdam, dont les missiles Grad semaient le feu et la mort à
Stépanakert, était ainsi à son tour dévastée
!" reprend Armen Chakhnazarian d'un regard satisfait de vainqueur.
Ville jadis réputée pour son vaste marché "où
l'on trouvait de tout, de la télévision à la machine à
laver...et même la bombe atomique.." plaisante Armen, Aghdam, grosse
bourgade dans les années soixante, était devenue en moins de trois
décennies, un ville de 100 000 habitants. La troisième ville d'Azerbaïdjan
après Bakou et Gandja (l'ex-Kantzag arménien).
Fier d'une puissante mafia politico-militaire azérie, Aghdam avait obtenu
par la corruption, une sorte de visa de "ville ouverte", lui conférant
une large autonomie tant de Bakou que de Moscou. "La corruption des fonctionnaires
était devenue l'une des plus lucratives activités de la mafia
locale. Une mafia de clans qui achetait le silence de Bakou ou même de
Moscou, afin de mener des activités illicites lucratives..." reprend
Armen Chakhnazarian en jetant un regard serein sur le champ de ruines de celle
qui fut la ville d'Aghdam...
Palais de marbre et de faïences, maisons bourgeoises et une multitude de
constructions luxueuses largement détruites par la guerre, témoignent
encore de la richesse et même de l'opulence passée de la ville
corrompue.
"Cette richesse, ces palais, les maffieux d'Aghdam l'on gagnée sur
le dos des Arméniens qui étaient les principaux clients du marché
de la ville. Et aujourd'hui, en regardant ces ruines immenses, je me dis qu'il
y a enfin une justice !" dit Armen en pointant l'index sur les vastes quartiers
de la ville azérie, devenus un champ de pierre. Et Armen de reprendre
"Aghdam est une leçon pour tous les Turcs (Ndlr: comprendre Azéris)
et après celà, jamais plus, ils n'oseront revenir ici, car ils
savent désormais que les Arméniens savent lutter et gagner".
L'imposante garnison militaire arménienne, au centre et aux portes de
la ville, témoigne de la victoire des Arméniens, désormais
maîtres des lieux et qui contrôlent la région. "Nos
soldats et nos chars stationnés ici sont la garantie pour les habitants
de Stépanakert que plus jamais la capitale du Haut-Karabagh ne sera bombardée"
lance Armen qui regrette néanmoins que Moscou n'ait pas donné
l'autorisation aux troupes arméniennes victorieuses, d'avancer plus à
l'Est, en direction du fleuve Kour, situé à 70 kilomètres
d'Aghdam. "Sa conquête nous arait permis d'avoir une frontière
naturelle avec l'Azerbaïdjan. Une ligne plus facilement défendable
en cas d'agression azérie" reprend Armen.
Aujourd'hui, plus de six ans après le cessez-le-feu arméno-azéri,
les troupes arméniennes, solidement installées sur ces zones de
sécurité bordant le Haut-Karabagh, ont un moral d'acier. Interrogé
sur une éventuelle reprise des hostilités, Stépan Krikorian,
un jeune appelé de l'armée arménienne du Haut-Karabagh,
stationnée à Aghdam, nous lance fièrement "Nous sommes
prêts pour leur donner une seconde leçon ! Qu'ils viennent ! Mais
jamais les Turcs n'oseront venir sur ces terres qui étaient les nôtres
dans un récent passé. Les Turcs connaissent fort bien notre puissance
de tir et notre combativité et craignent d'affronter la terrible leçon
qu'on pourrait leur donner une nouvelle fois...". Et si le jeune soldat
arménien est quelque peu triomphaliste, son attitude traduit des années
d'oppression et une libération du joug azéri ainsi qu'une volonté
farouche d'indépendance.
Un lourd silence règne sur Aghdam réduit en cendres. Un silence
ponctué de temps à autre par le bruit de quelques rares voitures
et camions militaires qui parcourent en zigzaguant -afin d'éviter les
fossés et trous béants de la chaussée- les rues désertes
de ce qui fut autrefois une cité animée.
Dans ce silence pesant d'une ville figée dans la mort par une sorte de
grand cataclysme, quelques surprises nous attendent. Comme par exemple, ce berger-soldat,
promenant son bétail de vaches, dans les restes des maisons détruites,
envahies par une végétation dense.
Comme aussi, ce feu de signalisation, dressé au coin d'une étendue
désertique qui était autrefois un grand carrefour. "Ici,
c'était le centre-ville" se souvient Armen montrant un champ. "Nous
reconstruirons une ville nouvelle, une ville arménienne, car ici, c'est
la terre du Haut-Karabagh, notre terre" lancera aussitôt Armen.
Aghdam se tait. Elle sait combien d'innocentes vies arméniennes elle
arracha. Aghdam la muette. Aghdam la coupable. Aghdam, l'ex-rebelle. Aujourd'hui
redevenue arménienne.
Aghdam (Haut-Karabagh) - Avril 1999
envoyé spécial
Krikor Amirzayan 
journaliste-caricaturiste
http://www.chez.com/armenie/
Article paru dans "Achkhar" (Paris), "Azad Magazine" (Grenoble
-2e trim.1999), "Abaka" (Canada), "Hay Tél" (Paris)
"Tidag" (en arménien, Beyrouth).
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