|
Au Nagorny-Karabakh, les gens l'appellent la route de la vie : un exploit technique
qui serpente et se faufile dans les montagnes du Caucase du sud.
Depuis que les Arméniens du Nagorny-Karabakh ont gagné leur guerre
d'indépendance contre l'Azerbaïdjan, ils subissent le blocus économique
qu'il leur impose avec la coupure de la courte route reliant leur capitale Stepanakert
aux vallées azerbaïdjanaises à l'est.
Leur seul lien avec le monde extérieur s'étire vers l'ouest et
l'Arménie, une route de 500 kilomètres, traîtresse en hiver
et spectaculaire toute l'année.
Cette voie résume le sort de l'enclave. Elle est un tribut à
sa résistance, mais aussi un symbole de sa fragilité.
Son indépendance n'étant reconnue que par l'Arménie, l'enclave
ne reçoit aucune aide internationale. Son budget est alimenté
à hauteur de 40% par les subventions d'Erevan, mais la plupart des investisseurs
étrangers se tiennent à l'écart.
Ses maigres ressources sont grevées de surcroît par l'entretien
d'une armée, dont la taille est gardée secrète, pour résister
à une éventuelle offensive de l'Azerbaïdjan, qui a menacé
par le passé de revenir sur le cessez-le-feu en vigueur depuis 1994.
Le président du Nagorny-Karabakh, Arkady Goukassian, admet volontiers
que malgré la conquête de indépendance, le petit territoire
a besoin d'une paix durable.
"La république du Nagorny-Karabakh, plus que tout autre pays, espère
un règlement", du conflit avec l'Azerbaïdjan au sujet de son
statut, explique-t-il au cours d'un entretien accordé dans son bureau.
"Le fait qu'il n'y ait pas de règlement nous crée sans doute
plus de problème qu'à l'Azerbaïdjan, car nous ne sommes pas
reconnus et nous sommes plus vulnérables. Dans les faits, personne ne
nous aide", affirme-t-il.
"Dans ces conditions, il est dans notre intérêt de résoudre
ce conflit, pour restaurer tous les moyens de communication afin d'attirer des
capitaux", ajoute-t-il.
Mais M. Goukassian admet que cette perspective semble lointaine.
Pour l'Azerbaïdjan, le règlement du conflit passe par la restauration
de sa souveraineté sur le territoire.
C'est là que le bât blesse, car les Arméniens du Karabakh
refusent cette éventualité.
"Si nous avons le choix entre le statu quo et les solutions préconisées
par l'Azerbaïdjan, alors nous choisissons le statu quo", affirme M.
Goukassian.
La guerre civile, qui a éclaté en 1988, s'est poursuivie après
la fin de l'URSS (1991) par un véritable conflit entre les forces azerbaïdjanaises
et celles du Nagorny Karabakh, soutenues par l'Arménie, jusqu'au cessez-le
feu de 1994.
"Le Nagorny Karabakh a été indépendant pendant plus
de dix ans... Nous avons construit un Etat. Une génération de
jeunes a grandi qui étaient des enfants pendant la guerre et qui n'ont
pas connu d'autres chefs", ajoute-t-il.
Sans perspective de levée du blocus économique, le Karabakh s'arrange
bon an mal an de ce dernier.
L'enclave revendique une quasi absence de corruption et de barrières
administratives, d'ordinaire endémiques dans la région, selon
son président.
La population de l'enclave, officiellement de 140.000 personnes, doute que ces
qualités attirent grand monde, mais elle préfère endurer
son sort plutôt que de renoncer à l'indépendance.
"Il y a des gens ici qui ont perdu leur père, leurs frères,
il y des enfants orphelins", constate Iossef Adamian, agronome, en estimant
que "les blessures sont trop fraîches pour commencer à parler
de concessions" à l'Azerbaïdjan.
Regina, une femme sans profession vivant dans les ruines de la ville voisine
de Choucha, qui abritait un sanatorium prospère, se remémore comment,
elle qui servit comme cantinière et infirmière pendant la guerre,
dut tuer un soldat azerbaïdjanais.
"Je ne rendrai rien", affirme-t-elle. "Nous avons perdu trop
d'hommes ayant combattu pour cette terre, pour la rendre maintenant", conclut-elle.
Source AFP - 10 mars 2002
|