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Economie

  Voyage photographique en terres d'Arménie.

 

L'Arménie a toujours été pour moi ce pays mythique et méconnu, cette entité floue dont on a souvent entendu parler et que l'on cerne mal. Je n'ai pour ma part aucune origine arménienne. Sans doute ai-je été intrigué par l'écho de cette civilisation dont la portée n'a pas de commune mesure avec le petit territoire de moins de 30 000 km2 (à peine plus qu'une région française) qu'est l'Arménie aujourd'hui. Un peu fasciné aussi par les contrastes de cette région du monde, j'étais convaincu qu'il y avait quelque chose de fort à voir sur ce plateau que l'on a pris l'habitude de définir - reprenant le point de vue russe - comme "transcaucasien". Un plateau au climat rude, qui vaut à ses habitants la réputation de savoir "tirer le pain de la pierre".
Que pouvait-il rester des mythes d'une longue histoire après 70 ans vécus à l'ombre du "grand frère" ? Curieux de voir sur place ce qu'était devenu, après dix ans d'indépendance, ce petit bout de terre chrétienne coincée entre Turquie et Azerbaïdjan, j'ai pris l'avion le 9 juillet dernier pour trois semaines de reportage photographique.

Mon arrivée à Erevan n'a pas été la partie la plus enthousiasmante de mon voyage. Non que l'accueil ne fût chaleureux, bien au contraire. Mes hôtes ont été dès le premier jour d'une aide précieuse, dans une vie urbaine où règne un désordre très oriental. Mais je dois avouer qu'un parfum amer de fin de règne flotte sur cette ville qui nage un peu dans ses vêtements en lambeaux. Ici, la vie s'est accommodée de la précarité. D'austères bâtiments publics - comme le cirque russe - abritent des marchés hétéroclites, et l'on se fournit en légumes le long des trottoirs où chacun se transforme occasionnellement en marchand. Dans la capitale, la nécessité a rendu la notion de métier assez floue. Mais il ne faut pas longtemps pour comprendre qu'il s'agit déjà d'une amélioration par rapport aux années de pénurie qui ont précédé.
La douceur de vivre à l'arménienne, c'est en me déplaçant dans la région de Sevan que j'ai pu l'observer. Débarquant un soir à l'improviste avec mon chauffeur chez un de ses vagues cousins, nous avons étés accueillis tous deux comme si nous étions attendus : un vrai bonheur. Ici les toilettes (à la turque !...) sont dans le jardin, et si la salle de bains est plutôt sommaire, il y a ici un confort appréciable par rapport à ce que j'avais pu voir dans la capitale. La salle à manger coquette, la table fournie, les voilages aux fenêtres et la grande télé couleur pour voir les séries diffusées par les chaînes russes sont autant de signes d'une certaine aisance, alors que l'aspect extérieur du village est désolé.

Non loin de là, une autre marque d'hospitalité inattendue m'est apportée dans le village de Noradus, connu pour abriter dans son cimetière une collection unique de kachckars. Et c'est beaucoup plus que cela qu'il m'a été donné de voir. Trois mille ans d'histoire sont ici palpables de tombe en tombe, depuis l'époque du royaume d'Urartu jusqu'à l'inhumation qui eut lieu devant mes yeux. Le décalage est fascinant entre un quotidien simple à l'extrême et l'importance de ce lieu qui résume à lui seul l'histoire d'un peuple. C'est ainsi avec une immense candeur que Vartui, petite bergère de 8 ans qui gardait ses moutons entre les sépultures, est venue offrir quelques fleurs cueillies sur place à l'observateur étranger que j'étais. Ses aînés, travaillant à restaurer la tombe d'un soldat du général Andranik, eurent la même réaction d'accueil en m'offrant de partager leur dîner sur place. Au menu : de la charcuterie locale, du fromage de brebis, de fines galettes de pain (hatz)... et bien sûr vodka et Kilikia à volonté. Un casse-croûte que je n'oublierai pas, avec une pierre tombale comme table, qui témoigne d'une grande proximité avec les morts.
Des émotions d'un autre ordre m'attendaient à Vanadzor, une ville incontournable pour qui veut comprendre la situation industrielle du pays. Là encore pourtant, on m'a ouvert la porte pour m'offrir à dîner, sans qu'il soit possible de refuser. Une soupe géorgienne en cadeau de bienvenue dans une ville qui respire la tristesse. Les photographies jaunies accrochées depuis trente ans aux murs de l'hôtel d'état local montrent une ville prospère, fleuron industriel soviétique au-delà des frontières arméniennes. Si j'en crois mon guide, cette ville au pied des montagnes, touchée par un chômage qui dépasse la situation d'Erevan, est aujourd'hui connue comme cité de la prostitution et du crime. Vanadzor, c'est un décor de désolation au fond d'une belle vallée, renforcé par les cicatrices encore béantes du séisme de 1988, et l'absence d'éclairage public à la nuit tombée. Pas d'eau dans les grands bassins de la majestueuse place centrale. Pas plus d'eau dans les salles de bain de l'hôtel autrefois prestigieux, aujourd'hui vétuste, et condamné à 70 %.

Un autre visage de l'industrie locale m'attendait à l'usine sidérurgique Armavto, près de Tcharentsavan. Dans cette usine au vacarme assourdissant où le temps semble s'être arrêté, tout nous renvoie à nos lectures de Zola. Dans ce pays riche en contradictions, je ne suis guère surpris d'apprendre que l'entreprise, soutenue par l'Ardshinbank, réalise des bénéfices substantiels, qui atteignent le tiers de son chiffre d'affaires. Dans un décor en clair-obscur impressionnant, 250 personnes travaillent à produire annuellement 5000 tonnes de matériel lourd pour l'industrie minière et les chemins de fer. Mais il faut bien concéder qu'ici, la rentabilité tient plus à des conditions de travail et de sécurité d'un autre âge qu'à l'ampleur des débouchés. Sous-traitant d'un réseau ferroviaire moribond et d'une industrie minière d'Etat qui paye mal, Samuel Chahgaldian, directeur et actionnaire principal depuis la privatisation en 1996, ne dispose que d'une étroite marge de manœuvre. C'est vers un secteur privé pourtant encore bridé par l'isolement politique de l'Arménie qu'il porte désormais ses efforts. Premiers fruits de ces efforts, quelques chariots motorisés destinés à l'industrie minière américaine, qu'il me montre fièrement. Cette rencontre montre combien l'Arménie, encore un pied dans l'industrie soviétique dont elle n'a longtemps été qu'un maillon, reste à la recherche de sa place et de son propre rythme dans l'économie actuelle.


Par ce périple en "terres arméniennes" (Il y aurait beaucoup à dire sur ma semaine passée au Karabagh, mais c'est une autre histoire...), je voulais tenter de comprendre ce que l'Arménie avait pu garder de son histoire et sur quelles espérances se construisait aujourd'hui son avenir. C'est avec un sentiment mitigé que je suis rentré, avec les images d'un pays où se mêlent mode de vie archaïque et tentatives maladroites d'une accession à une certain modèle occidental. Je reste autant marqué par la spontanéité d'une tradition d'accueil envers l'étranger (encore rare) que par un certain fatalisme face au tunnel économique dont le bout semble encore loin.
Une identité particulière semble avoir traversé la tourmente du vingtième siècle, sorte de sentiment d'une singularité forte, d'appartenance à un peuple chrétien dont la fierté est la première défense face à des voisins plus ou moins bienveillants. C'est un signe que de voir s'associer Etat, Eglise, banques et entreprises dans la célébration du 1700ème anniversaire de l'avènement du christianisme. À cette fierté se mêle aujourd'hui le fort besoin de reconnaissance internationale d'un peuple martyr. Face aux dénégations turques et aux tensions avec Bakou concernant la situation précaire du Karabagh, la reconnaissance officielle par la France du génocide de 1915 a été accueillie comme une main tendue, un message d'amitié et d'espoir.
Mais dans un pays à la démocratie friable qui a tout perdu de sa culture d'entreprise, il y a un réel danger à ce que le fatalisme lié à la lenteur des progrès ne vienne muer la science des arméniens à "tirer le pain de la pierre" en habitude d'une économie de bouts de ficelles. Dans ce contexte, l'aide internationale à un développement d'envergure, aujourd'hui principalement supportée par une diaspora active, revêt un caractère d'urgence. Les méandres politiques et soubresauts de l'histoire privent encore l'Arménie d'infrastructures modernes sur lesquelles appuyer son développement. Réseau ferroviaire incohérent hérité de contingences politiques d'une autre époque, réseau routier réduit et longtemps laissé à l'abandon, alimentation en eau et en électricité aléatoires, la liste est longue des chantiers incontournables à mener. À tel point que seul un effort massif serait susceptible de faire entrer l'Arménie dans le concert d'une économie de marché mondiale.

Au-delà de ces zones d'ombre, ce pays ne peut laisser indifférent le visiteur qui cherche à le comprendre. Et si je ne reviens qu'avec des parcelles de réponse à mes questions, il me tarde déjà de les compléter par un nouveau voyage. Il ne se passe pas une semaine sans que je regrette d'avoir passé plus de temps ici ou là, d'être allé plus loin dans telle rue ou sur telle route. Nul doute que j'y retournerai, l'accueil reçu et l'amitié offerte me rendant imperceptiblement solidaire des personnalités et anonymes rencontrés durant ces trois semaines. Le besoin d'un nouveau voyage viendra à coup sûr, tant pour savoir ce que deviennent les arméniens que pour voir ce qu'ils font de l'Arménie.


Stéphane Charrier
Tours, février 2002


Tous mes remerciements pour leur contribution :
Marjorie en premier lieu, M. Jean-Pierre Kadeyan (netarmenie.com), Raphaël Anidjar et son épouse Mariné, M. Artak Harutyunyan (directeur du bureau de représentation de la république du Haut-Karabagh à Paris), M. Masis Mayilian (vice-ministre des affaires étrangères de la République du Haut-Karabagh), la division internationale de l'Ardshinbank (M. Georgi Harutyunyan, Mme Hasmik Manukyan, Mlle Suzanne Adamian), Souren Danielian (interprète pour MSF au Karabagh), Mariné Danielian (professeur de français au Karabagh), M. Haroutiun Khachatrian (rédacteur en chef, agence de presse Noyan Tapan), Vahe Melkomian et Emile (pour leurs bons soins à Erevan), M. Konstantin Maghitarian (sté Konstant, pisciculture), M. Samuel Chahgaldian (sté Armavto, sidérurgie), Daniel Bourry (chimie et autres secrets de labo)... et ma maman (action diplomatique auprès de mon banquier), sans oublier toutes les personnes qui m'ont offert amitié et hospitalité.


 

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